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Cet article est issu du dossier «Burundi, le grand saut»

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Elections

Burundi : aux législatives, les petites rivières font les grands fleuves

Lors des législatives de 2010. © AFP

Fini le boycott et les intérêts particuliers. Décidés à unir leurs forces, les partis d'opposition élaborent des listes communes pour les législatives. De là à désigner un candidat unique pour la présidentielle...

ette fois c’est sûr, ils iront jusqu’au bout. "Un seul député vaut mieux que pas du tout", insiste François Bizimana, le porte-parole du Conseil national pour la défense de la démocratie (CNDD), qui fait partie de la dizaine de formations d’opposition radicale regroupées au sein de l’Alliance démocratique pour le changement (ADC-Ikibiri). Une coalition créée en 2010, quelques jours seulement après la victoire de Pierre Nkurunziza à la présidentielle.

Celui-ci venait d’être réélu pour un deuxième mandat sans lutte puisque les candidats de l’opposition avaient décidé à l’unanimité de se retirer d’un processus qu’ils estimaient frauduleux. "C’était vraiment une erreur, surtout que nous avions obtenu ensemble près de 36 % des suffrages aux communales. Nous aurions eu les moyens de peser au Parlement", regrette aujourd’hui François Bizimana.

Mobilisation

Les absents ayant toujours tort, l’opposition a vite été remplacée dans son rôle par la société civile et les médias indépendants. Comme on a pu d’ailleurs le constater ce 19 février 2015, lorsque plusieurs milliers de Burundais se sont retrouvés dans Bujumbura à la suite de l’appel lancé par la Radio publique africaine (RPA) pour célébrer la libération provisoire de son directeur, le journaliste Bob Rugurika. Une mobilisation sans précédent dans le pays.

Désargentée, morcelée par les ambitions de ses différents chefs – dont certains sont toujours en exil – et par le travail de sape du pouvoir, l’opposition saura-t-elle surfer sur cette vague spontanée pour retrouver un peu de visibilité et d’influence face à la machine de guerre du Conseil national pour la défense de la démocratie-Forces de défense de la démocratie (CNDD-FDD), le parti du président Nkurunziza ?

"Le plus important pour l’instant est de concentrer nos forces pour présenter une alternative crédible lors des prochains scrutins", estime Agathon Rwasa, l’ex-secrétaire général des Forces nationales de libération (FNL), principale composante de l’ADC-Ikibiri, qui semble bien décidé à jouer la carte de l’union jusqu’au bout.

Le nom de cette grande coalition, ainsi que le programme qu’elle défendra, seront présentés au plus tard en avril.

Le leader historique des FNL vient en effet de se rapprocher de son vieil adversaire, Charles Nditije, l’ancien président de l’Union pour le progrès national (Uprona), débarqué de son poste sur décision du ministère de l’Intérieur en janvier 2014. Dépassant le clivage Hutus-Tutsis, ils forment ensemble le noyau dur d’une seconde alliance, le Rassemblement national pour le changement (Ranac), destinée selon ses promoteurs à rejoindre l’ADC-Ikibiri.

L’objectif est de regrouper toutes les forces d’opposition derrière un candidat commun lors des prochaines élections. "Nous voulons démontrer que nous pouvons faire de la politique autrement, en dépassant nos intérêts personnels", explique François Bizimana.

Primaires internes

Chaque parti est en train de choisir les grands électeurs qui, au cours de primaires internes, vont établir la composition des listes communes pour les législatives du 26 mai et désigner le candidat qui représentera l’ADC-Ikibiri pour le scrutin présidentiel du 26 juin.

Le nom de cette grande coalition, ainsi que le programme qu’elle défendra, seront présentés au plus tard en avril, afin de pouvoir engager la campagne le plus rapidement possible. Ces quelques semaines ne seront en effet pas de trop pour sillonner le pays et faire savoir aux électeurs que l’opposition, unie face au pouvoir, est en ordre de marche. Trois partis ont déjà désigné le champion qui les représentera lors du choix du candidat de l’ADC-Ikibiri à la présidentielle.

Le Front pour la démocratie au Burundi (Frodebu, le seul à être représenté à l’Assemblée nationale, avec cinq députés) a sans surprise élu son leader, Léonce Ngendakumana – qui préside d’ailleurs l’Alliance. Les deux autres prétendants ont pour particularité d’être contraints à l’exil depuis 2010 et les violences consécutives à la contestation des résultats des scrutins présidentiel et législatif.

Mi-janvier, les délégués du Mouvement pour la solidarité et le développement (MSD) ont désigné à l’unanimité leur président, l’ancien journaliste Alexis Sinduhije. Ce dernier, toujours en Europe, est sous le coup d’un mandat d’arrêt des autorités burundaises depuis un an, à la suite des affrontements qui ont opposé la police à des centaines de militants, en mars 2014, à Bujumbura.

De son côté, le comité directeur du CNDD (issu d’une scission avec le CNDD-FDD) a élu comme candidat à la candidature son leader historique, Léonard Nyangoma, l’un des rares rescapés du putsch de 1993 qui coûta la vie au président Melchior Ndadaye (il était son ministre de la Fonction publique). Lui non plus, malgré plusieurs annonces de retour, n’est pas revenu au Burundi depuis la mi-2010.

Réunification

Du côté de l’opposition plus modérée, puisque appartenant à la coalition gouvernementale avec trois portefeuilles et une représentation au Parlement de 17 députés (sur 106) et 2 sénateurs (sur 41), l’Uprona s’est également choisi un candidat pour la présidentielle.

Plus exactement l’Uprona "aile Concilie", ainsi qu’on surnomme désormais la branche officielle du parti, dirigée par Concilie Nibigira depuis que le ministère de l’Intérieur a destitué Charles Nditije de sa présidence. Arguant que Nditije était devenu un obstacle à la réunification de l’Uprona, sa vice-présidente et représentante légale l’a elle-même exclu du parti, en juin 2014, pour rester seule aux commandes d’une Uprona progouvernementale.

Lors du congrès extraordinaire qu’ils ont tenu le 28 février, les dirigeants de l’Uprona-Concilie n’ont cessé de répéter qu’ils n’étaient pas "un parti satellite du pouvoir" et ont désigné l’ancien porte-parole du parti, Gérard Nduwayo, comme leur candidat à la présidentielle de juin.

L’ex-diplomate devenu consultant international en gestion des conflits, médiation et consolidation de la paix a travaillé en 2012-2013 comme expert pour les Nations unies en RD Congo et en Centrafrique (où il effectuait encore une mission pour l’ONU en février) et, en juillet 2014, a été nommé par décret présidentiel ambassadeur extraordinaire et plénipotentiaire. 

Charles Nditije 

Fondé en 1958 par le prince Louis Rwagasore, fils du roi Mwabutsa IV (lire pp. 92-93), l’ancien parti unique du président Pierre Buyoya aimerait bien retrouver un peu de son lustre. À condition de savoir de quelle Union pour le progrès national (Uprona) on parle puisque, depuis janvier 2014, elle s’est scindée en deux à la suite de l’éviction de Charles Nditije, son président.

Crédit : Martina Bacigalupo/Agence Vu pour J.A.

Officiellement, le seul parti d’opposition à avoir poursuivi le processus électoral de 2010 est présidé par Concilie Nibigira. En réalité, il est toujours entre les mains de son ancien responsable qui, bien qu’expulsé d’un mouvement dont il avait pris les rênes en 2012, peut compter sur le gros des troupes, réunies au sein de l’Uprona non reconnue.

Depuis qu’il a ouvertement pris position contre un troisième mandat du président Nkurunziza, Charles Nditije, 61 ans, est dans le collimateur de la majorité. Quelques mois après avoir été relevé de ses fonctions, il aurait échappé de peu, l’an dernier, à une tentative d’assassinat – "fomentée par le pouvoir", répète à l’envi l’intéressé. Au grand dam de la présidence, qui le voit revenir dans le jeu électoral à travers le Rassemblement national pour le changement (Ranac), constitué avec Agathon Rwasa.

Docteur en psychologie et professeur à l’université de Bujumbura, Nditije, ancien député et ministre, jouit de suffisamment de reconnaissance et de soutiens pour jouer un rôle de premier plan lors des prochains scrutins. La plus grande légitimité d’Agathon Rwasa comme chef de l’opposition pourrait toutefois le contraindre à s’effacer.

Agathon Rwasa

Il a rendu les armes en 2008, mais n’a jamais baissé la garde. Agathon Rwasa, le chef historique de l’ex-rébellion hutue, n’a guère connu le repos depuis que son mouvement, sortant de la clandestinité, est devenu un parti politique en avril 2009. Fort des 24 % obtenus par sa formation lors des élections communales de mai 2010, le président des Forces nationales de libération (FNL) décide de se présenter à la présidentielle le mois suivant, puis se laisse convaincre par les autres leaders de l’opposition de boycotter, avec eux, le reste du processus électoral prévu cette année-là (présidentielle, législatives, sénatoriales et collinaires).

Cette prise de position lui vaut d’être destitué par son parti, qui lui reproche sa stratégie de retrait. Lui y voit la main du président Nkurunziza. Accusé de vouloir déstabiliser le pays, il disparaît pendant trois ans, avant de refaire surface en août 2013 pour apprendre que le parquet de Bujumbura ouvre une enquête sur plusieurs massacres commis par ses troupes lors de la guerre civile.

Il se retranche derrière la même immunité (provisoire) que celle qui prévaut pour l’ancien chef rebelle Pierre Nkurunziza, lui-même condamné à mort en son temps, et qui voit certainement là une bonne occasion de se débarrasser définitivement de son principal adversaire. En octobre 2013, Jacques Bigirimana, le secrétaire général des FNL, est désigné à la tête du mouvement.

À 51 ans, Agathon Rwasa ne tient peut-être plus le gouvernail de son parti, mais sa popularité semble intacte auprès de ses militants et, plus généralement, dans le pays.

Crédit : Eric Manirakiza/AP/SIPA

Comme Charles Nditije, l’ex-président de l’Union pour le progrès national, il a créé son propre mouvement, le FNL-Rwasa, non reconnu par le ministère de l’Intérieur, mais devenu l’une des principales forces politiques du pays. L’ancien combattant s’est transformé en habile négociateur. Son principal objectif aujourd’hui : parvenir à fédérer les nombreuses formations d’opposition.

Si possible, sur son nom.

 

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