Musique

Nigeria : Tony Allen, l’alchimiste de l’afrobeat

Tony Allen, à Paris, le 31 mars 2015. © Vincent Fournier/J.A.

Entre expérimentations sonores, collaborations inattendues et remix pointus, Tony Allen, l'ancien batteur de Fela, n'en finit pas de se réinventer.

À peine arrivé dans sa maison de disques Harmonia Mundi, à Paris, Tony Allen se tourne vers son attaché de presse : « Vous pourriez aller m’acheter de gros oignons ? » On s’attendait à rencontrer un monument, l’homme qui co-inventa l’afrobeat à coups de charley, « le sorcier de Lagos », compagnon d’armes de Fela pendant plus de dix ans, celui que Brian Eno décrit tout simplement comme « le plus grand batteur qui ait jamais vécu »…

Tony Allen est tout ça, mais aussi un peu plus. Un papi de 74 ans qui s’apprête à faire la cuisine pour sa femme française, avec de gros oignons, donc. Un musicien qui n’en finit pas de brûler les planches et de faire bouger les hanches à l’aube d’une tournée européenne pour son dixième album solo, Film of Life, sorti en octobre. Un dieu du beat très humain qui doute, qui cherche toujours, et qui d’album en album n’en finit pas de prendre les chemins de traverse, de foncer là où, surtout, on ne l’attend pas.

Bonnet vissé sur le crâne, veste en jean ajustée, boucle argentée à l’oreille, le septuagénaire a de faux airs de jeune hipster parisien. Mais quand il s’exprime, c’est toujours le Nigérian qui parle, dans un anglais teinté d’un accent prononcé. « C’est vrai que je suis en France depuis une trentaine d’années, mais je ne maîtrise pas assez les subtilités de la langue pour répondre aux interviews. »

Les journalistes défilent pourtant pour tendre le micro à la légende depuis la sortie de son dernier album. Leurs questions se suivent et se ressemblent, renvoyant toujours à ce passé glorieux qui le lie au Black President. À la simple évocation du nom de Fela, son regard bleu s’obscurcit. Mais en professionnel, un peu las, il revient une nouvelle fois sur ces coups de baguettes qui l’ont fait entrer dans l’Histoire.

Horizons

Oui, avec Fela, il gravitait dans le milieu du high life, à Lagos, et ils ont inventé ensemble l’afrobeat à la fin des années 1960. Oui, il s’est inspiré des techniques de jazzmen américains (Art Blakey, Max Roach) pour créer un style singulier, dissociant les éléments et s’appuyant sur un jeu de charley et de cymbale plus riche. Oui, en 1979, après plus de 36 albums communs, il a quitté le chanteur charismatique, sans doute parce qu’il s’était trop radicalisé politiquement à son goût mais aussi parce qu’il était lassé de se répéter et qu’il souhaitait explorer d’autres horizons musicaux.

Cette histoire est connue. Il l’a d’ailleurs racontée lui-même dans une autobiographie à quatre mains (avec le musicologue américain Michael Veal), Tony Allen : an Autobiography of the Master Drummer of Afrobeat, publiée en 2013 et qui n’a bizarrement pas encore été traduite en français. Mais ce qui intéresse le batteur, au fond, ce sont surtout les pages qui lui restent à écrire.

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Challenge

« Quand j’ai arrêté de jouer avec Fela et que je suis parti en Europe, d’abord à Londres, on m’a demandé de faire une musique formatée, robotique, qui suivait la mode ou qui répétait ce que j’avais déjà réalisé. C’est quelque chose que je n’ai pas supporté. Pendant plus de quinze ans, je n’ai presque plus rien enregistré. » Ce qui ne l’a pas empêché de continuer de fouetter sa caisse claire régulièrement et d’accompagner des artistes en concert à Paris.

C’est là que, rapidement, il installe ses fûts, obtenant même la double nationalité après un parcours du combattant accéléré par son mariage. À la fin des années 1990, le cuistot de l’afrobeat reprend le chemin des studios pour mitonner de nouveaux albums. Il ajoute des pincées ­d’électro-dub par-ci (sur le disque Black Voices), une louche de hip-hop par-là (HomeCooking), ou de grosses cuillerées de funk (un peu partout) et s’offre même le luxe de revenir aux sources du genre en 2006 dans un album que n’aurait pas renié Fela, Lagos No Shaking.

« Le passé est passé, il ne m’intéresse pas, je veux être un homme du présent », clame pourtant le musicien, capable d’apporter sa touche à tous les styles. « Pour moi c’est un challenge de réussir à m’adapter, confie-t-il. Ma discothèque est bourrée de disques qu’on m’envoie mais que je n’ai pas le temps d’écouter. Quand je peux m’offrir un moment, je ne vais pas vers les albums que je connais, je pioche dans ceux qui ne sont pas ouverts et je me demande comment je pourrais me poser dessus. »

« Film of Life Remixes », Tony Allen (Jazz Village)

Preuve de son éclectisme, on a vu ces dernières années le sorcier du riff accompagner Sébastien Tellier, prophète barbu de l’électro française, mais aussi la chanteuse aphone Charlotte Gainsbourg, le rappeur Rockin’ Squat ou Marie Daulne, la diva world de Zap Mama. Surtout, il est devenu inséparable du petit prodige de la pop britannique et leader de Blur, Damon Albarn, qu’il a accompagné sur plusieurs projets. « Il est curieux de tout, ouvert, nous sommes sur la même longueur d’ondes musicalement », résume le batteur qui a monté avec lui et Flea (le bassiste des Red Hot Chili Peppers) un « supergroupe », Rocket Juice and The Moon.

Toutes les musiques intéressent le vieux routier des ondes… mais pas celle qui agite aujourd’hui les dancefloors de son pays d’origine. « P-Square ? Wizkid ? Davido ? Ce n’est pas de la musique, c’est du business, du divertissement. Il n’y a aucune créativité dans ce qu’ils font : ils suivent seulement une tendance et copient les sons américains. Mais ils seront toujours un cran en dessous. C’est pour ça que, personnellement, je n’ai pas voulu faire une carrière de jazzman, je savais que la copie serait toujours moins bonne que l’original. Ce qui m’énerve le plus, c’est qu’ils se collent l’étiquette « afrobeat ». Pour moi, ça n’a aucun lien avec ce que nous avons fait. »

Entre deux tournées européennes, Tony Allen trouve le temps de retourner à Lagos, une ou deux fois par an. Il n’y a pas que ce qu’il y entend qui l’attriste. « Toutes les infrastructures de notre pays sont dans un état lamentable. Les routes sont défoncées, l’électricité marche une fois sur deux… Tout ça à cause de la corruption politique qui commence au plus haut niveau », accuse le musicien en retrouvant le ton militant des années Fela.

S’il n’est engagé dans aucun parti, il envoie toujours des messages entre deux détonations de grosse caisse. Sur son dernier album, dans la chanson « Boat Journey », il alerte ainsi ses compatriotes sur les dangers de l’émigration clandestine : « Ne prenez pas le bateau, mes frères ! Ne prenez pas le bateau mes soeurs ! Vous tentez de fuir la misère, mais vous allez devenir deux fois plus malheureux. » Et lui, est-il heureux si loin de sa terre d’enfance ? « Partout où il y a une scène, quand je joue, je suis heureux. »

Pour suivre l’actualité et connaître les prochaines dates de concert de Tony Allen : http://tonyallenafrobeat.com/

Des remixs moins goûtus que les originaux

Déjà écoulé à plus de 10 000 exemplaires, Film of Life, le dernier album de Tony Allen, a beaucoup impressionné. Avec son casting impeccable (Damon Albarn, le chanteur Kuku, le groupe de chanteuses Adunni et Nefertiti, tous trois nigérians), sa mise en scène orchestrée par l’équipe française des Jazzbastards, cette pépite vous cloue à votre fauteuil comme un bon blockbuster. La maison de disques a eu l’idée de demander des remix à des DJ pointus : le duo germano-chilien Ricardo Villalobos (grand fan du batteur, paraît-il) & Max Loderbauer, ainsi que le Londonien Fort Romeau. Le résultat, sans doute parfait pour les clubs, est tout de même un peu déconcertant tant leurs nouvelles moutures s’éloignent des titres de départ. Tony Allen lui-même, qui n’avait pas eu la curiosité de les écouter avant notre entretien, ne paraissait pas convaincu par l’idée : « Pourquoi demander à d’autres artistes ? Je peux faire mes remix moi-même. J’espère qu’ils respectent au moins mes lignes de batterie !

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