Politique

Attaque de Garissa : les Somalis du Kenya dans la crainte de représailles

Des policiers kényans se déploient à Eastleigh (Nairobi) lors de violences anti-Somalis en 2012.

Des policiers kényans se déploient à Eastleigh (Nairobi) lors de violences anti-Somalis en 2012. © Thomas Mukoya/Reuters

Montrée du doigt à chaque attentat commis par les Shebab, la communauté somalie du Kenya craint de nouvelles représailles après l’attaque de Garissa. Reportage dans le quartier d’Eastleigh, à Nairobi, où vivent de nombreux réfugiés somaliens.

C’était il y a un an presque jour pour jour : environ 4 000 personnes, principalement d’origine somalie, avaient été raflées dans les rues du quartier d’Eastleigh, le "petit Mogadiscio" de Nairobi. La plupart d’entre elles avaient été parquées dans le stade de la ville pour y être interrogées, et surtout rançonnées par les forces de l’ordre avant d’être libérées.

L’opération s’était déroulée au lendemain de l’attaque spectaculaire du centre commercial Westgate par les islamistes somaliens Shebab, au cours de laquelle un petit commando armé avait assassiné près de 70 personnes. En réaction, les autorités avaient décidé de s’en prendre directement à la communauté somalie du Kenya, accusée d’être un terreau du terrorisme. Quelques mois plus tôt, après une précédente attaque, les autorités kényanes avaient ordonné notamment aux réfugiés somaliens de rejoindre le camp surpeuplé de Dadaab, dans l’est du pays, et de ne plus en sortir…

Aujourd’hui, quelques jours après l’attaque sanglante du campus de Garissa par le même groupe terroriste, la communauté somalie est à nouveau "dans le viseur" des autorités : samedi 11 avril, le vice président William Ruto a annoncé avoir demandé au Haut commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR) l’évacuation de Dadaab sous 90 jours…

Boucs émissaires

Bien que quasiment inconcevable, l’évacuation des quelque 350 000 réfugiés somaliens du Kenya n’est pas une idée nouvelle, puisqu’au lendemain de Westgate la même exigence avait été formulée par une commission parlementaire… sans être jamais suivie d’effet, comme la plupart des annonces et opérations spectaculaires menées par le Kenya à chaque fois que l’opinion publique s’agace du manque d’efficacité du gouvernement face à la menace terroriste.

Lorsqu’un attentat survient à Nairobi, c’est la plupart du temps dans le quartier d’Eastleigh, et même les commissariats de police sont régulièrement ciblés.

"Le problème, c’est que c’est toujours sur nous, les Somalis, que ca tombe ! Même sur les Somalis kényans, d’ailleurs… Pour faire une opération de communication et faire croire qu’ils font quelque chose, ils nous prennent nous, et ils nous montrent à la télé comme si c’était nous, les terroristes… c’est insupportable !", s’énerve un jeune réfugié somali originaire de Mogadiscio, devant une mosquée d’Eastleigh. Il souhaite garder l’anonymat : "On a déjà suffisamment de problèmes comme cela pour s’exposer encore plus", affirme-t-il, tout en brandissant sa carte de résident au Kenya ainsi que sa carte de réfugié.

"Je suis en règle, je suis de bonne foi, mais même si j’ai mes papiers je risque d’être arrêté et emmené au commissariat, soi-disant pour m’interroger. M’interroger sur quoi ? Je suis suspect parce que je suis Somali et que les Shebab aussi ?", martèle-t-il, avant de disparaître dans la foule.

Eastleigh, quartier stigmatisé

Dans ce quartier où vit une majorité de Somalis, mais également de musulmans venus d’autres pays tels que l’Érythrée ou l’Éthiopie, beaucoup redoutent la réplique post-Garissa, d’autant plus que dans les discours politiques accusant Eastleigh d’héberger des terroristes, tout n’est pas faux…

Pour s’en rendre compte, il suffit de marcher dans la rue avec quelques habitants, qui désignent à rythme régulier telle café, telle école, telle église ou tel magasin dans lequel une grenade a été lancée la semaine, le mois ou l’an dernier. D’ailleurs lorsqu’un attentat survient à Nairobi, c’est la plupart du temps dans le quartier, et même les commissariats de police sont régulièrement ciblés.

Jahawar Mohamed est elle aussi Somali, et fait partie des "administrateurs" d’Eastleigh qui défendent bec et ongles les opérations policières : "On aime le Kenya, et ces terroristes nous font du mal à nous autant qu’aux Kényans. Nous sommes les premiers a vouloir qu’ils soient arrêtés donc je dis à la police ‘Bienvenue !’ Il faut que les gens arrêtent de se plaindre quand ils sont interrogés ou contrôlés", plaide Jahawar, qui souhaite que sa communauté se montre "coopérative" en dénonçant ceux de ses enfants qu’elle voit se radicaliser.

En attendant, depuis plusieurs semaines, des ONG dénoncent les arrestations et détentions arbitraires, y compris de femmes enceintes, au cœur d’une communauté minoritaire, largement stigmatisée et agacée par un gouvernement qui, comme le dit un Somali kényan originaire de Garissa, "prône l’union nationale… mais sans nous".

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