Politique

Présidentielle au Nigeria : pourquoi la victoire de Muhammadu Buhari est historique

Le président élu, Muhammadu Buhari. © Sunday Alamba/AP/SIPA

C'est une première historique : le Nigeria a connu, avec l'élection présidentielle dont Muhammadu Buhari est sorti vainqueur mardi, la première alternance démocratique de son histoire. Un scrutin qui s'est généralement déroulé dans le calme, et dont le vainqueur sera très attendu sur les thèmes de la sécurité et de la lutte contre la corruption.

La foule, compacte dans de nombreuses villes du pays, ne s’y trompe guère : l’élection de Muhammadu Buhari, félicité par Goodluck Jonathan dès l’annonce des résultats officiels, mardi 31 mars au soir, fera date dans l’histoire du Nigeria. Selon la commission électorale, Muahammadu Buhari a recueilli 15 424 921 voix, soit 53,95% des 28 587 564 suffrages exprimés, quant le chef d’État sortant et le Parti démocratique populaire (PDP) ont dû se contenter de 12 853 162 voix (44,96%).

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Des milliers de personnes sont aussitôt descendues dans les rues de Kano, la plus grande ville du nord musulman, pour célébrer la victoire de celui qu’ils ont plébiscité avec près de deux millions de voix contre un peu plus de 200 000 pour son adversaire. Nombre d’entre eux brandissaient des balayettes, le symbole du parti de Buhari, le Congrès progressiste (APC), qui a fortement contribué à fédérer ses électeurs autour de l’un de ses thèmes favoris : la lutte contre la mauvaise gouvernance. Pendant la campagne, un clip animé représentait notamment Muhammadu Buhari en superhéros, faisant disparaître à grands coups de balai tous les maux du Nigeria, à commencer par la corruption.

L’ancien général, qui dirigea le pays de décembre 1983 à août 1985, est en effet l’un des seuls membres du club des officiers d’élite ayant accédé au pouvoir à conserver une relative "virginité" aux yeux de la population. S’il a été soupçonné de détournements de fonds, qui n’ont jamais été prouvés, il est l’un des rares à être restés à l’écart de la corruption qui a caractérisé les rapports entre le secteur pétrolier et la politique nigériane.

"Suprématie de l’électorat"

À Lagos, la capitale économique et la plus grande ville du pays, où Buhari est aussi arrivbé en tête, des feux d’artifice ont été tirés dans le quartier populaire d’Obalende et les partisans du nouveau président ont laissé exploser leur joie. Même chose à Abuja, où une foule compacte dansait devant le QG de campagne de l’APC.

Cela montre aux politiciens que s’ils ne font pas leur travail, on peut les mettre dehors.

"Il s’agit de la première alternance démocratique de l’histoire du Nigeria. Il n’est pas question de musulman ou de chrétien, ou même de parti politique. Cela montre aux politiciens que s’ils ne font pas leur travail, on peut les mettre dehors", s’est enthousiasmé Anas Galadima, qui faisait partie de la fête. La victoire de Muhammadu Buhari, marque en effet un tournant majeur dans l’histoire politique d’un pays qui a connu six coups d’État militaires depuis l’indépendance, en 1960, et qui a été gouverné par le même parti depuis la fin des dictatures militaires, il y a 16 ans.

"Cela instaure une suprématie (…) de l’électorat", dans un pays où, bien souvent, la bataille était gagnée d’avance pour le président sortant, a expliqué le commentateur politique Chris Ngwodo. "La dynamique entre les gouvernés et le gouvernement a changé pour de bon", a-t-il poursuivi.

Pas de violences pour le moment

Cette première alternance démocratique s’est surtout déroulée sans violences de grande ampleur à l’annonce des résultats. À Kaduna, dans le centre du Nigeria, où des affrontements entre chrétiens et musulmans avaient fait près d’un millier de morts lors de la défaite de Muhammadu Buhari à la présidentielle de 2011, la foule exultait elle aussi, mardi soir, après avoir retenu son souffle tout le week-end dans l’attente des résultats.

Malgré des couacs techniques, dus à l’utilisation pour la première fois de lecteurs de cartes électorales biométriques, les Nigérians ont voté pour faire entendre leur mécontentement, notamment sur les questions de sécurité et de corruption. La menace islamiste n’aura, elle non plus, pas empêché le scrutin de bien se dérouler. Boko Haram, qui a multiplié les attentats-suicides dans le Nord ces dernières semaines, et qui avait juré de perturber cette élection, n’est pas parvenu à empêcher le processus électoral d’aller à son terme.

Seul point noir relatif : certains États du Sud ne reconnaîtront pas facilement Buhari comme leur président. Celui-ci aura fort à faire pour s’y imposer, en particulier dans les États du Delta, de Bayelsa et de Rivers, où certaines voix dans le camp du nouveau président n’ont pas hésité à accuser le parti de Goodluck Jonathan de bourrage d’urnes.

L’annonce des résultats a été interrompue vingt minutes par le PDP.

Dans l’État de Rivers, où Goodluck Jonathan l’a emporté avec 95% des voix, les tensions ont été les plus vives : des partisans de Muhammadu Buhari avaient manifesté dès le 29 mars pour demander l’organisation d’un nouveau scrutin pour cause d’irrégularités. La section locale de l’APC, le parti de Buhari, avait même demandé la suspension du représentant de la Commission électorale (Inec) et des milliers de femmes avaient de nouveau réclamé le 30 mars l’annulation du vote, avant d’être dispersées par la police à coup de gaz lacrymogènes.

Attahiru Jega, président de l’Inec, a cependant considéré mardi que les accusations n’étaient "pas assez conséquentes" pour annuler le scrutin. Son impartialité a toutefois été une nouvelle fois mise en cause dans l’après-midi. L’annonce des résultats a en effet été interrompue durant vingt minutes par un responsable du PDP, l’ancien parti présidentiel, ce qui n’est pas sans rappeler un épisode similaire en Côte d’Ivoire. Alors que le porte-parole de la Commission électorale indépendante, Bamba Yacouba, s’apprêtait, le 30 novembre 2010, à communiquer des premiers résultats partiels, l’un des deux représentants du président-candidat Laurent Gbagbo au sein de la commission, Damana Adia Pickass, lui avait arraché les feuilles de résultats des mains avant de les déchirer.

Une réussite pour la Commission électorale

Ce scrutin réussi représente cependant aussi une victoire pour l’Inec, dont les résultats officiels ont été d’emblée très largement acceptés, malgré cette interruption de vingt minutes au moment de l’annonce. Goodluck Jonathan a ainsi téléphoné à son adversaire dès 17H15 pour le féliciter et reconnaître sa défaite, selon Buhari.

"Je remercie tous les Nigérians, une fois de plus, pour l’immense opportunité qui m’a été donnée de diriger ce pays (…) J’ai transmis mes voeux personnels au général Muhammadu Buhari", a confirmé plus tard Jonathan dans un communiqué. "Aucune ambition personnelle ne vaut le sang d’un Nigérian", a-t-il ajouté, confortant sa stature de démocrate et d’homme d’État. L’Union européenne a "chaleureusement félicité" la victoire de Muhammadu Buhari, tout comme le président français, François Hollande, qui a "salué la détermination du peuple nigérian" ainsi que "le sens des responsabilités" du président sortant.

Il faut dire que l’écart est de taille : Muhammadu Buhari remporte 21 États sur les 36 que compte la fédération nigériane et l’Inec a précisé mercredi matin que l’ancien opposant et son parti du Congrès progressiste (APC) avaient remporté l’élection avec 2,57 millions de voix d’avance sur son rival. Malgré les récentes avancées, sans doute trop tardives, de l’armée contre Boko Haram dans le nord-est grâce à l’intervention militaire des pays voisins, le Tchad en tête, Goodluck Jonathan n’a pu faire le poids.

Ca va être dur. Les attentes sont immenses, reconnaît l’épouse de Buhari.

Mais selon le commentateur Chris Ngwodo, la victoire de Buhari est avant tout celle d’une opposition unie, dans laquelle le candidat de l’APC a réussi à fédérer l’électorat, s’assurant d’une importante réserve de voix dans la moitié nord, majoritairement musulmane, mais remportant aussi des soutiens clé dans le sud, principalement chrétien.

Aisha Buhari, l’épouse de Muhammadu Buhari, "fière de son mari", a déclaré dans l’après-midi : "Nous allons construire un nouveau Nigeria, comme mon mari l’a promis". Avant d’ajouter, réaliste : "Ca va être dur. Les attentes sont immenses".

Quelles seront les grandes lignes de la politique du nouveau président ? Buhari a d’ores et déjà promis qu’il avait abandonné l’idée d’étendre à l’ensemble des 36 États la charia déjà appliquée aux 12 États du Nord depuis le début des années 2000. Celui qui a construit sa campagne autour de la thématique du changement est attendu au tournant. Les Nigérians réclament de la "discipline", de la sécurité et de la bonne gouvernance. Il devra prouver qu’il n’est pas seulement un homme autoritaire, mais aussi un homme de parole.

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