Défense

Boko Haram au Nigeria : ce que l’élection de Muhammadu Buhari peut changer

Muhammadu Buhari le 28 mars à Daura au nord du Nigeria. © Ben Curtis/AP/SIPA

Éradiquer le groupe islamiste Boko Haram est l'un des principaux défis de Muhammadu Buhari. Quelles conséquences son élection à la présidence du Nigeria peut-elle avoir sur cette guerre régionale ? Décryptage.

Sur Boko Haram, Muhamadu Buhari s’est longuement épanché. L’ancien général à la retraite, 72 ans, avait fait de la lutte contre les islamistes qui opèrent dans le nord du Nigeria l’un des axes de sa campagne. On l’avait surtout entendu critiquer l’action de Goodluck Jonathan.

"Pourquoi avoir pris si longtemps avant d’équiper notre armée ? Cette coalition (Nigeria/Tchad/Niger/Cameroun) aurait dû être créée il y a cinq ans !", déclarait-il à Jeune Afrique quelques jours avant d’être élu rappelant que lorsqu’il était à la tête de l’État, il avait renforcé la coopération transfrontalière. "En ouvrant davantage les échanges, nous renforçons la sécurité du pays, et ouvrons la voie au développement."

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Élu président le 31 mars, c’est maintenant à lui de se frotter à l’épineux dossier des "fous de dieu". "Je peux vous assurer que Boko Haram va vite mesurer la force de notre volonté collective et de notre engagement à débarrasser la nation de la terreur et pour ramener la paix", a-t-il déclaré au lendemain de sa victoire. Fera-t-il mieux que son prédécesseur ? Décryptage.

Le bilan de Goodluck

L’incapacité de Goodluck Jonathan à venir à bout de Boko Haram est une des raisons de sa défaite. Sa mauvaise communication a notamment laissé s’installer l’idée qu’il n’était pas très concerné par cette affaire, par le sort de millions de Nigérians.

Comme Jonathan l’a dernièrement reconnu, les autorités nigérianes ont tardé à réagir à la menace. Pour beaucoup d’analystes, le président sortant n’a pas saisi la portée de l’insurrection particulièrement entre 2010 et 2012. "Avec son équipe, ils n’ont pas réussi à prédire l’évolution du conflit qui est passé d’une guerre irrégulière à une opposition presque conventionnelle", estime Nnamdi Anekwe-Chive Nnamdi Anekwe-Chive, nigérian spécialiste des questions sécuritaires.

Le profil idéal

Né en 1942 dans le nord du Nigeria à Daura, une petite ville proche de la frontière avec le Niger de l’État de Katsina, Muhamadu Buhari est un ancien général. À première vue, il a le profil parfait dans la lutte contre Boko Haram.

Ses origines du Nord devraient lui permettre de mobiliser la région contre les islamistes. Pour Stephen Chan, professeur à la School of Oriental ans African Studies (SOAS) à Londres, "il est en mesure de tirer parti de l’unité du Nord en réunissant généraux, chefs traditionnels, chefs islamiques et technocrates, comme l’ancien gouverneur de la banque centrale, Lamido Sanusi, limogé par Jonathan".

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"Même s’il a quitté l’armée il y a plus de 30 ans, il y reste populaire. Les militaires se souviennent de ses faits d’armes. Cela va sûrement l’aider à faire bouger les lignes", poursuit Nnamdi Anekwe-Chive.

À l’inverse, adepte de la méthode rude, "Buhari va peut-être avoir tendance à privilégier la force en délaissant les aspects socio-économiques qui sont à l’origine de la montée en puissance de Boko Haram", s’inquiète Ryan Cumming spécialiste des questions de sécurité sur le continent africain. "Un test majeur pour Buhari est de savoir s’il peut apporter la sécurité au Nigeria sans compromettre les libertés civiles", poursuit-il.

L’exemple de la secte Maitatsine

La rébellion de la secte du leader islamique Muhammadu Marwa, dit Maitatsine, a souvent été comparée à celle menée par Boko Haram. L’auto-proclamé prophète a terrorisé le nord du Nigeria entre 1970 et 1980, date à laquelle il a été tué (en décembre précisément). Mais son groupe a poursuivi ses exactions et n’a été éradiqué qu’en 1984, un an après la prise de pouvoir de Buhari. Beaucoup estiment que l’action du nouveau président a alors été déterminante et que cette expérience lui servira dans la lutte contre Boko Haram.

Coopération régionale

Nul doute que la défaite de Jonathan a fait des heureux dans les palais présidentiels de la sous-région. Paul Biya, Idriss Déby Itno, Mamadou Issoufou, tous étaient particulièrement irrités par l’attentisme et le manque de coopération de l’armée nigériane. "Le constat que je peux faire, deux mois après le début de cette guerre, c’est que nous n’avons pas pu avoir un contact direct, sur le terrain, avec des unités de l’armée nigériane. C’est ce qui a, plus d’une fois, obligé les forces tchadiennes à reprendre des villes et à ressortir", a récemment déclaré le président tchadien dans une interview à l’hebdomadaire français Le Point.

L’élection de Buhari peut-elle changer les choses ? Rien n’est moins sûr. "La seule manière de rendre la coopération régionale plus efficace est de mettre en place une force conjointe, avec un commandement unique", estime Mohamed Ibn Chambas, représentant spécial de Ban Ki-moon pour l’Afrique de l’Ouest. Une source sécuritaire ouest-africaine rappelle que l’état-major nigérian se plaint régulièrement des libertés prises par les forces tchadiennes qui font parfois des avancées sans en avertir Abuja.

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En outre, sous Buhari, comme c’était le cas avec Goodluck, la question de la souveraineté nationale, qui est à l’origine d’une partie des frustrations régionales, devrait rester un problème. Très nationaliste, le nouveau président avait d’ailleurs qualifié d’”humiliante” la nécessité du Nigeria de faire appel à des armées des pays voisins. Et quand les troupes tchadiennes occupèrent brièvement l’extrême nord du Nigeria au début des années 1980, c’est lui qui les chassa hors du pays.

 

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