Société

Cecil Rhodes déboulonné, un millier de migrants en fuite après des violences xénophobes

Mis à jour le 10 avril 2015 à 10:45

La statue du colonisateur britannique Cecil Rhodes a été déboulonnée jeudi au Cap. Une victoire contre le passé raciste de l’Afrique du Sud, pour certains, alors que le pays est à nouveau touché par une vague de violences xénophobes.

Pas facile de se débarrasser définitivement des démons du passé, l’Afrique du Sud en sait quelque chose. Alors qu’un débat national, largement instrumentalisé par les opposants de l’ANC, fait rage sur la pertinence de jeter ou non hors de l’espace public les statues des anciens dirigeants blancs, les étudiants du Cap à l’origine de la polémique ont obtenu gain de cause.

Mercredi soir, le conseil de l’université a voté le retrait d’une statue du colonisateur britannique Cecil Rhodes de l’Université du Cap (UCT), un mois après qu’elle a été maculée d’excréments puis recouverte de sacs poubelles, et jeudi une grue est entrée en action. Sous les acclamations et en direct à la télévision, peu après 17H30 (15H30 GMT), celle-ci a lentement soulevé le bronze, qui représente Rhodes assis en majesté sur son socle, le menton sur la main gauche dans une pose évoquant Le Penseur du sculpteur français Auguste Rodin. L’oeuvre a été déposée sur un camion devant la mettre à l’abri, sans doute dans un musée, non sans avoir été encore une fois molestée par des étudiants.

Inquiétude de la minorité blanche…

Le mouvement #Rhodesmustfall (Rhodes doit tomber) des étudiants de l’UCT a fait tache d’huile ces dernières semaines. Des étudiants de l’université Rhodes de Grahamstown (sud) ont exigé que leur établissement soit débaptisé, tandis que leurs confrères de l’Université du KwaZulu-Natal à Durban (est) s’en sont pris à la statue du roi d’Angleterre George V, le grand-père d’Elizabeth II. Le parti radical des Combattants pour la liberté économique (EFF) du jeune tribun Julius Malema a saisi la balle au bond et appelé à faire tomber toutes les "statues coloniales" rappelant les anciens maîtres blancs du pays, anglais et afrikaners.

Certains militants EFF sont immédiatement passés à l’acte, y compris au cœur de la capitale Pretoria, souillant de peinture verte la statue de l’ancien président Paul Kruger pendant le week-end pascal. Mercredi, quelques dizaines d’Afrikaners, certains en tenues para-militaires, ont protesté au pied de la statue. Autre héros afrikaner, l’ancien Premier ministre Louis Botha a vu sa statue taguée jeudi devant le Parlement au Cap. Des actes condamnés par l’ANC et qui suscitent l’inquiétude de la minorité blanche, qui représente 8% de la population.

… et des immigrants africains

Mais alors que le pays se mobilise contre les symboles du colonialisme et de l’apartheid, une nouvelle vague de xénophobie souffle sur Durban – visant cette fois des populations noires. Jeudi, la police sud-africaine a indiqué qu’un millier d’immigrants avaient fui leurs maisons après une série d’attaques xénophobes violentes depuis trois jours à Durban (Est).

Africains pour la plupart, les immigrants persécutés ont été hébergés dans des postes de police et des tentes, des habitants du grand port sud-africain s’étant juré de les expulser. "Ils disent qu’ils ont été obligés de quitter leurs maisons par les habitants et ils sont venus parce qu’ils craignaient pour leur vie", a déclaré à l’AFP le porte-parole de la police Thulani Zwane. La situation est tendue depuis lundi, mais il n’y a eu aucune victime selon la police.

Des immigrants africains évacués par la police près de Durban, jeudi 9 avril. © AFP

Les forces de l’ordre avaient dispersé mercredi une marche de ressortissants étrangers qui protestaient contre les violences, tirant des gaz lacrymogènes et utilisant des canons à eau. La police a expliqué que la manifestation n’avait pas été autorisée "pour des raisons de sécurité".

Une première poussée de violence avait mis à la rue quelque 250 immigrés, pour la plupart venus de République démocratique du Congo, le 31 mars au sud de Durban. Des événements survenus quelques jours après que le roi des Zoulous Goodwill Zwelithini, la plus haute autorité traditionnelle du KwaZulu-Natal –la province où est située Durban–, eut appelé les étrangers à "faire leurs bagages et quitter" l’Afrique du Sud.

Le fils de Zuma et le roi des Zoulous contre les étrangers

Le propre fils du président Jacob Zuma, Edward, lui a donné raison quelques jours plus tard.  Les exactions contre les étrangers sont courantes en Afrique du Sud. Une explosion de violences avait fait 62 morts en 2008. La situation s’est nettement calmée depuis, mais des incidents sporadiques n’ont jamais cessé dans les townships, visant surtout des Bangladais, des Somaliens et des Ethiopiens, dont les magasins sont régulièrement pillés.

Plusieurs centaines de boutiques tenues par des immigrés ont notamment été mises à sac en janvier à Soweto, le grand township de Johannesburg, des troubles qui ont fait une demi-douzaine de morts. Les petits commerçants étrangers sont très nombreux dans les quartiers populaires sud-africains, où ils tiennent des épiceries et toutes sortes d’échoppes. Les agresseurs sont souvent des concurrents locaux – qui les accusent de casser les prix – ou des chômeurs leur reprochant de voler le travail des Sud-Africains.

(Avec AFP)