Défense

Mercenaires sud-africains, les soldats perdus de l’apartheid

D'anciens militaires sud-africains vendent leurs services au plus offrant. © Damien Glez

Ils ont appris à se faire discrets : officiellement, Pretoria interdit le mercenariat. Mais d'anciens militaires formés du temps du régime ségrégationniste vendent encore leurs services au plus offrant.

La vie de Leon Lotz, 59 ans, pouvait-elle se terminer autrement ? Cet ancien militaire sud-africain formé du temps de l’apartheid n’avait jamais véritablement raccroché. À l’âge où certains coulent une retraite paisible, il arpentait encore ces derniers mois les champs de bataille du nord-est du Nigeria. Il a trouvé la mort le 9 mars dans l’État de Borno, fauché par le tir ami d’un char nigérian. Selon sa veuve, Almari, Leon Lotz était sur place "avec des frères d’armes qui [avaient] suivi le même chemin que lui pendant de nombreuses années".

Ce décès a confirmé la présence d’anciens militaires sud-africains engagés aux côtés de l’armée nigériane dans la guerre contre les islamistes de Boko Haram. La presse sud-africaine l’avait déjà affirmé en janvier, et des photos d’hommes blancs juchés sur des véhicules blindés circulant dans les rues de Maiduguri (des clichés publiés sur les réseaux sociaux début mars) avaient donné encore un peu plus de crédit à cette thèse. Dans un entretien accordé le 11 mars au service de diffusion internationale Voice of America (VOA), le président Goodluck Jonathan s’est toutefois borné à admettre que "des instructeurs et des techniciens" étrangers étaient présents sur le sol nigérian. Mais, sur un champ de bataille, comment différencier un instructeur armé d’un mercenaire ?

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Si Jonathan est aussi gêné par cette information, c’est qu’elle souligne une nouvelle fois les faiblesses de son armée. Ces experts militaires appelés à la rescousse seraient payés quelque 400 dollars (378 euros) par jour en liquide – une somme que la plupart des militaires nigérians ne touchent pas en un mois. Il y a là des pilotes d’hélicoptère, des conducteurs de véhicule blindé, des instructeurs et des conseillers de haut rang en lien avec l’état-major. Ces hommes sont en mesure d’opérer de nuit, grâce à du matériel de vision nocturne. Au total, selon Erika Gibson, journaliste au quotidien afrikaner Beeld qui a pu parler à certains d’entre eux, ils sont une petite centaine. Parmi eux : des Namibiens, des Britanniques et des Indiens, mais la plupart sont bien des Sud-Africains, parfois présents depuis le mois de décembre. "On trouve aussi des ex-militaires soviétiques, mais ils ont été recrutés lors d’une seconde vague, en janvier", assure André Roux, de l’Institut pour les études de sécurité (ISS) de Pretoria.

Selon certains experts, ils ont beaucoup contribué aux succès dernièrement enregistrés par l’armée nigériane.

Leur impact réel sur le terrain demeure difficile à quantifier. Selon certains experts, ils ont beaucoup contribué aux succès dernièrement enregistrés par l’armée nigériane. "Compte tenu de leur nombre, je doute qu’ils aient eu un impact aussi décisif, nuance une source militaire française. Cela a sans doute moins joué que l’entrée en guerre, fin janvier, du Tchad et du Niger."

Il est en tout cas peu probable que ces hommes soient en première ligne. Formés sous le régime de l’apartheid, ils ont aujourd’hui entre 50 et 70 ans et effectuent, pour beaucoup, leur dernière mission. La trajectoire de Leon Lotz est emblématique de cette génération. Il s’agit d’un ancien Koevoet, une force paramilitaire chargée de mener une guerre de contre-insurrection face à l’Organisation du peuple du Sud-Ouest africain (Swapo), dans les années 1980, sur un terrain assez similaire aux brousses et forêts du nord-est du Nigeria. À l’époque, cette unité se révèle très efficace, mais se rend aussi tristement célèbre pour ses exactions – celles-ci vaudront d’ailleurs à Lotz d’apparaître, en novembre 1987, à la une de l’hebdomadaire The Namibian. Lui et son comparse Daniel Bower sont alors jugés pour le meurtre de deux civils, commis deux ans auparavant.

Reconversion

À la fin de l’apartheid, les Koevoet sont démobilisés, comme tant d’autres unités du régime. Nombre de leurs hommes, souvent experts dans la contre-insurrection et encore en âge de combattre, se reconvertissent dans des sociétés privées. "Lotz a servi pour ce type de compagnie en Irak à partir de 2003, assure Erika Gibson. Il faisait notamment partie de la garde rapprochée du général américain Jay Garner, le chef de l’autorité provisoire de la coalition."

Dans les années 1990, une société sud-africaine incarne cette reconversion et ses dérives, jusqu’à la caricature : Executive Outcomes. Celle-ci s’illustrera en Angola, au service du gouvernement de José Eduardo dos Santos, que ses hommes avaient autrefois combattu. Et surtout en Sierra Leone, où ils affrontent les rebelles du Front révolutionnaire uni (RUF) entre 1995 et 1997 (Executive Outcomes s’y fera payer en partie avec des concessions diamantifères). Un de ses hommes, Cobus Claassens, aurait inspiré le personnage incarné par Leonardo DiCaprio dans le film Blood Diamond, sorti en 2006.

Luis Moreno-Ocampo avait affirmé que Seif el-Islam Kadhafi, le fils du "Guide" déchu, avait vraisemblablement embauché des mercenaires sud-africains.

Devant la polémique, le gouvernement sud-africain adopte une loi pour démanteler le secteur en 1998. Les Sud-Africains ont désormais interdiction d’aller se battre à l’étranger ou d’y apporter une quelconque assistance militaire sans autorisation préalable. Executive Outcomes n’y résiste pas et disparaît la même année.

Bon nombre de ces mercenaires continuent toutefois d’opérer, mais ils ont appris à se faire discrets. En 2003, François Rouget, un Sud-Africain d’origine française, est ainsi condamné pour avoir voulu recruter d’ex-militaires sud-africains pour soutenir Laurent Gbagbo, en Côte d’Ivoire. Et en novembre 2011, le procureur de la Cour pénale internationale d’alors, Luis Moreno-Ocampo, affirme que Seif el-Islam Kadhafi, le fils du "Guide" déchu, avait vraisemblablement embauché des mercenaires sud-africains.

Selon certaines sources, ce sont encore ces vétérans d’Executive Outcomes qui sont à la manoeuvre au Nigeria. D’ailleurs, il ne fait aucun doute que Cobus Claassens est présent dans le pays, puisqu’il y dirige Pilgrims Africa, la filiale nigériane de Pilgrims Group, une compagnie de sécurité privée basée en Grande-Bretagne. Selon plusieurs médias sud-africains, c’est cette société qui employait Leon Lotz au moment de sa mort, mais Pilgrims dément fermement. Quant à Claassens, il a récemment paru nostalgique de ses jeunes années… "L’ONU a besoin que l’on ressuscite Executive Outcomes, a-t-il twitté en avril 2014. On savait comment s’occuper de ces rebelles !"

Encore une pomme de discorde

En Afrique du Sud, le gouvernement, au sein duquel les anciens combattants du Congrès national africain (ANC) sont massivement représentés, apprécie peu de voir ses anciens adversaires du temps de l’apartheid appelés en renfort à l’étranger – en l’occurrence au Nigeria. D’autant qu’en janvier Pretoria avait proposé une aide militaire en bonne et due forme à Abuja, mais avait essuyé un refus. Pour ne rien arranger, selon André Roux, expert à l’Institut d’études stratégiques de Pretoria (ISS), le Nigeria a récemment passé commande de matériel militaire à des sociétés sud-africaines. Ce n’est certes pas la première fois (entre 2010 et 2014, l’Afrique du Sud a exporté vers le Nigeria une cinquantaine de véhicules blindés), mais il n’a cette fois pas jugé bon d’en informer les autorités compétentes. La transaction a donc été bloquée par Pretoria. En principe, les ex-militaires recrutés au Nigeria risquent gros à leur retour : la loi sud-africaine contre le mercenariat est l’une des plus strictes au monde. Mais les faits sont difficiles à prouver (on imagine mal le Nigeria coopérer avec l’Afrique du Sud sur ce dossier) et les condamnations sont rares.

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