Économie

Un danger : la « somalisation »

Mis à jour le 9 avril 2015 à 11:24
Béchir Ben Yahmed

Par Béchir Ben Yahmed

Béchir Ben Yahmed a fondé Jeune Afrique le 17 octobre 1960 à Tunis. Il est président-directeur général du groupe Jeune Afrique.

L’anniversaire est passé inaperçu, parce que l’événement est, c’est le moins que l’on puisse dire, peu glorieux : en février-mars 1991, il y a donc vingt-quatre ans, bientôt un quart de siècle, la Somalie a cessé d’être un État.

Son président, Mohamed Siyad Barre, qui avait pris le pouvoir à Mogadiscio à la faveur d’un coup d’État perpétré vingt-deux ans auparavant, dut fuir son palais et sa capitale pour sauver sa vie.

Il perdit le pouvoir et sortit de l’Histoire pour tomber dans ses poubelles. Et son pays se disloqua en quelques semaines : la Somalie n’eut plus ni gouvernement, ni budget, ni autorité centrale d’aucune sorte. L’une après l’autre, ses institutions étatiques cessèrent d’exister. Incapable de se reconstruire, la Somalie en est toujours là, ou presque, en mars 2015.

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Ce pays a eu le triste privilège d’être, pendant plus de vingt ans, un cas unique en Afrique et dans le monde. Au point que l’on forgea le mot de somalisation pour qualifier les pays menacés d’un tel péril.

Jusqu’à l’année dernière, quand plusieurs pays commencèrent à se "somaliser", aucune entité étatique africaine, arabe ou autre ne s’était désagrégée au point de mériter l’ignominieux qualificatif inspiré de l’exemple somalien.

Mais en ce mois de mars 2015, on peut en dénombrer une dizaine, presque tous arabo-africains, membres de la Ligue des États arabes, de l’Union africaine ou des deux à la fois.

S’agit-il d’un début d’épidémie ? Le mal est-il en train de se propager ou bien sommes-nous en train de le circonscrire ? Quelles en sont les causes et quels pourraient en être les remèdes ?

Ce phénomène est-il l’apanage de l’Afrique et du monde arabe ou s’agit-il d’un fléau appelé à se généraliser ?

Autant de questions que les organisations régionales ou continentales, voire l’ONU elle-même, devraient se poser. Ne sont-elles pas déjà, les unes et les autres, obligées de venir au chevet de pays frappés par ce mal de la dislocation ?

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Ayant perdu, en 2011, le dictateur sous la férule duquel elle vivait depuis quarante-deux ans, la Libye est aujourd’hui, en Afrique, le pays qui se rapproche le plus du cas somalien. Mais la République centrafricaine et le Soudan du Sud ne sont déjà plus des États au sens habituel du terme. Ils n’en ont ni l’apparence ni la réalité.

Au Moyen-Orient, l’Irak et la Syrie ont encore un gouvernement, mais ils ne subsistent que grâce à une assistance extérieure et ne contrôlent qu’une partie de leur territoire national. Ces deux États n’ont plus de frontières sûres et reconnues.

Le Yémen commence à suivre leur exemple, et nul ne sait si les pays limitrophes de l’Irak et de la Syrie résisteront aux inconvénients de ce voisinage.

L’Afghanistan gardera-t-il les institutions mises en place par les États-Unis et l’Otan ? Ou bien celles-ci connaîtront-elles le même sort que celles installées il y a trente ans par les occupants russes, qui ont précédé les Américains en Afghanistan ?

En Europe même, écartelée entre ses voisins de l’Est et de l’Ouest, l’Ukraine conservera-t-elle son intégrité territoriale déjà entamée par la perte de la Crimée ou bien se disloquera-t-elle, victime des prétentions contradictoires de ses voisins ?

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Du temps de Kwame Nkrumah et de Gamal Abdel Nasser, dans les années 1950 et 1960, on déplorait que l’Afrique et le monde arabe fussent divisés en autant de pays, dont certains beaucoup trop petits pour être vraiment indépendants et viables. La grande idée du moment était d’unifier l’Afrique et le monde arabe. L’argument des panafricanistes tenait en une question : pourquoi l’Inde constitue-t-elle un seul État (fédéral), alors que l’Afrique, qui n’est pas moins peuplée et diverse, est fragmentée en 54 entités nationales et étatiques ?

Et voilà qu’au lieu de s’assembler l’Afrique et le monde arabe se fragmentent encore plus, voilà qu’on casse des frontières, souvent artificielles il est vrai, non pour réduire mais pour aggraver la division.

Le danger de fragmentation et de dislocation est réel ; la menace pèse sur d’autres pays arabes ou africains beaucoup plus importants que ceux que j’ai cités.

On ne peut continuer à les ignorer.

Un espoir : l’audace d’Obama

L’actuel président des États-Unis, Barack Obama, est à quelques jours de prendre en matière de politique étrangère une décision qui fera date : la réconciliation de son pays avec l’Iran, au terme d’une rupture de trente-cinq ans. Pour la prendre, il lui faudra faire montre d’un grand courage politique : il devra braver l’opposition active de ses deux principaux alliés au Moyen-Orient, Israël et l’Arabie saoudite, venir à bout des réticences exprimées au nom de la France par le tandem Hollande-Fabius, obtenir l’adhésion des alliés européens de l’Amérique : Royaume-Uni et Allemagne.

Il aura ensuite à surmonter l’hostilité du Congrès, dominé par le Parti républicain, et celle d’un lobby israélien qui défend à Washington les thèses de Benyamin Netanyahou, reconduit au poste de Premier ministre par les électeurs israéliens ce 17 mars.

Beaucoup d’obstacles à surmonter, de haies à franchir…

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On pense généralement qu’Obama, réputé pour sa prudence et accusé de pusillanimité par beaucoup, aura néanmoins l’audace "d’y aller". Et s’apparenterait ainsi au Richard Nixon de 1972 qui fit le voyage de Pékin pour rencontrer Mao et réconcilier les États-Unis et la Chine.

Le président américain sait qu’il ne peut empêcher l’Iran de se doter de l’arme nucléaire qu’en persuadant ses dirigeants que leur intérêt est de s’en tenir à la capacité qu’ils ont acquise de s’en doter en cas de besoin.

En contrepartie de cette concession, il leur offre la levée des sanctions qui frappent leur pays et son économie, et un rôle de puissance régionale oeuvrant en bonne intelligence avec les États-Unis à la restauration de la paix au Moyen-Orient.

Obama est, dit-on, convaincu qu’une réconciliation avec l’Iran est dans l’intérêt des États-Unis, que ses compatriotes lui en sauront gré et que l’Histoire lui donnera raison.