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Cet article est issu du dossier «Agriculture : consommer local, mission impossible ?»

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Économie

Au Sénégal, la colère rouge tomate de la Socas

Le marché du frais, au Sénégal, ne permet d'écouler qu'une fraction de la production de tomates.

Le marché du frais, au Sénégal, ne permet d'écouler qu'une fraction de la production de tomates. © FAO/Flickr

Pour dénoncer l’importation de concentrés chinois par ses rivaux, l’entreprise menace de ne plus passer de contrats avec les cultivateurs locaux. Une crise qui révèle la fragilité de la filière.

Un peu de répit pour les producteurs de tomates du nord du Sénégal. Alors que la saison s’annonçait risquée, la campagne 2014-2015, qui s’achève en mai, est finalement bien engagée : la grande majorité de la production a été achetée par les industriels locaux pour être transformée en double concentré, très apprécié dans la cuisine sénégalaise.

La tomate est l’une des cultures les plus rentables pour les paysans de la vallée du fleuve Sénégal, le long de la frontière avec la Mauritanie. Non seulement la rentabilité à l’hectare est très élevée (3 millions de F CFA, soit environ 4 570 euros, contre 1,8 million de F CFA/ha pour le riz), mais l’écoulement de la production est garanti. Les paysans passent un contrat avec les industriels, ce qui leur permet aussi d’accéder à un préfinancement auprès des banques.

Toutefois, depuis quelque temps, le système s’est enrayé. Cette année, la plupart des 15 000 producteurs de tomates de la vallée (qui jonglent le plus souvent entre plusieurs cultures) n’ont pas pu en profiter. En janvier, inspectant une parcelle de ses champs, Madiop Niang, président de l’Union des producteurs de Thilène, s’en désolait : « J’ai commencé à piquer il y a un mois sans savoir si cette production serait achetée. La Socas [Société de conserves alimentaires au Sénégal] m’achète d’habitude 100 % de la production. Cette année, elle a refusé de signer les contrats. Tout le monde attend. »

Pour ces agriculteurs, la grande usine de concentré de la Socas représente depuis des dizaines d’années le principal débouché.

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Refus

Pour ces agriculteurs, la grande usine de concentré de la Socas représente depuis des dizaines d’années le principal débouché. Les entrepôts et les fours de cette société sont installés depuis plus de quarante ans à Savoigne, à quelques kilomètres à peine des terres de Madiop Niang. Selon des producteurs rencontrés dans le bassin, la Socas justifierait son refus par les centaines de tonnes de stock qu’elle aurait sur les bras.

« C’est une fausse information », tranche Éric Binson, son directeur général. Dans ses locaux dakarois, à plus de 200 km de la zone maraîchère, il ne cache pas sa colère. Longtemps seule sur le marché, son entreprise fait maintenant face à deux concurrents. Le premier, Agroline, s’est lancé en 2004. Le deuxième, Takamoul, a débarqué en 2011. Les deux entreprises ont implanté leurs usines de concentré directement à Dakar, tout en promettant d’acheter elles aussi des tomates fraîches dans la vallée.

Mais selon Éric Binson, elles n’ont pas tenu leurs engagements, privilégiant la transformation de triple concentré de tomates chinois, environ 30 % moins cher que les tomates fraîches, qu’elles transforment en double « en ajoutant un peu d’eau ». Une situation qui aujourd’hui déstabilise toute la filière. « Nous perdons de l’argent depuis trois ans, assure Éric Binson. Dans ces conditions, nous refusons de prendre des engagements avec les producteurs car, malgré de nombreuses réunions, l’État ne fait rien. » Finalement, Agroline et Takamoul se sont engagés cette année à acheter 20 000 tonnes chacun, et la Socas 40 000 t. La fin de la campagne dira si les promesses ont été tenues.

Surplus

Pris au piège de cette bataille entre industriels, les agriculteurs ont la possibilité de vendre directement leur production sur le marché du frais. Mais celui-ci représente moins de 30 % des volumes. « Les commerçants viennent chercher les tomates pour les vendre à Dakar. Mais ce n’est jamais planifié », explique Ablaye Dieng, président du Comité national de concertation sur la filière tomate industrielle. Pour les paysans, cela permet surtout d’écouler un surplus de production.

Car si les contrats passés en amont avec les industriels se basent sur des rendements de 30 t en moyenne à l’hectare, un agriculteur peut obtenir jusqu’à 45 à 50 t. « C’est surtout avantageux en début de campagne, car les premiers cageots se négocient 10 000 F CFA l’unité, quand les usines en offrent 1 500 F CFA », souligne Ablaye Dieng. Ce prix baisse ensuite rapidement et massivement au cours de la campagne.

Faute d’être calibrée, la production ne peut pas être exportée en Europe.

Peu d’espoirs de débouchés alternatifs s’offrent à ces producteurs inquiets. Faute d’être calibrées, les tomates ne peuvent pas intégrer un circuit d’exportation vers l’Europe, souligne un spécialiste du secteur. La durée de vie des fruits est également trop courte (il faudrait passer de deux à vingt et un jours). Et le mode de culture, en plein champ, les rend trop vulnérables aux maladies comme la « mousse blanche ».

Ablaye Dieng place aussi le manque d’instruction des agriculteurs au rang des nombreux obstacles à la modernisation de la filière. En outre, ces derniers ont gardé de mauvais souvenirs de la dernière tentative de diversification. Au début des années 2010, les paysans avaient signé des contrats avec une entreprise italienne, venue produire de la tomate séchée.

« Une énorme déconvenue », se souvient Ablaye Dieng, rappelant que de nombreux producteurs n’ont jamais été payés. Pour lui, l’espoir réside dans la promesse récente de Takamoul de construire et d’exploiter dès 2016 une usine dans la vallée.

Par Marion Douet, envoyée spéciale à Saint-Louis

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