Économie

Quels financements pour l’enseignement non public en Afrique ?

Par Colin Felsman et Donika Dimovska de l’ONG Results for Development Institute (R4D). Basée à Washington, cette organisation a pour mission de concevoir des solutions aux problèmes de développement des pays à revenu faible et intermédiaire.

Mis à jour le 9 avril 2015 à 15:36
Jeune Afrique

Par Jeune Afrique

Colin Felsman, Associé principal de programme, R4D et Donika Dimovska, Directrice de programme, R4D.

L’ONU estime qu’il existe un déficit de financement extérieur pour l’enseignement primaire et secondaire des pays à revenu faible et intermédiaire de 38 milliards de dollars par an. Malgré l’augmentation des dépenses publiques d’éducation dans ces pays – de 2,9 % du Produit intérieur brut (PIB) en 1999 à 3,8 % en 2011 – son financement demeure largement insuffisant.

De son côté, le secteur privé a tardé à s’impliquer dans le financement de l’éducation – alors qu’il le fait avec succès dans le secteur de la santé. Les grands groupes investissent 16 fois plus dans la santé mondiale que dans l’éducation mondiale. Dans ce contexte, il apparaît difficile de résorber le déficit de financement dans l’éducation – il risque même de se creuser, à moins que de nouveaux acteurs et que de nouveaux mécanismes de financement voient le jour.

Bien que controversé, le secteur non public de l’éducation est de plus en plus considéré comme une source fiable d’éducation pour les plus pauvres. Dans les pays à revenu faible et intermédiaire, 113 millions d’enfants sont inscrits dans des écoles non publiques, soit environ 11 % du total des élèves du primaire et 24 % du total des élèves du secondaire. Beaucoup d’entre elles n’ont pas les moyens d’attirer du personnel qualifié, d’améliorer à la fois leur qualité et leur efficacité, et de se déployer à plus grande échelle.

Financements innovants

En réponse à ce déficit de financements, de nouveaux mécanismes ont vu le jour pour soutenir les établissements non publics dans l’amélioration de l’accès et de la qualité de leur enseignement.

Secteur privé & développement

BLOG SPD logo court FR 400X464Cet article est adapté du témoignage de Colin Felsman et Donika Dimovska, publié par Secteur Privé & développement, le blog de Proparco, filiale de l’Agence française de développement. Il est repris ici avec l’autorisation expresse de SP&D.

Retrouvez sur le site de SP&D la version complète de ce témoignage, y compris des exemples plus détaillés des financements innovants expérimentés à travers le monde ainsi qu’une bibliographie étendue.

Découvrez également sur ce blog de nombreux retours d’expériences d’opérateurs du secteur privé sur leurs solutions aux problématiques auxquelles ils sont confrontés dans les pays en développement.

Les programmes de « chèques éducation » – dans le cadre desquels l’État paie directement à l’établissement privé tout ou partie des frais de scolarité des élèves défavorisés qu’il accueille – en sont un exemple.

Pour encourager l’amélioration continue de la qualité dans ces établissements, les financements de l’État peuvent être conditionnés aux résultats des élèves. Ainsi, en Colombie, les élèves bénéficiant de ces programmes redoublent moins fréquemment et améliorent leurs résultats scolaires. Les programmes d’allocations (Cash Transfer Programs) – un dispositif similaire consistant à financer directement les familles plutôt que les établissements et assorti dans certains cas d’un critère d’assiduité scolaire – donnent également de très bons résultats.

Des partenariats public-privé (PPP) plus structurés peuvent quant à eux proposer des mécanismes contractuels intéressants pour financer les établissements non publics qui accueillent des élèves défavorisés. Par exemple, le programme des écoles subventionnées de la Fondation pour l’éducation du Pendjab, au Pakistan, permet à 1,2 million d’élèves issus de milieux défavorisés de fréquenter des écoles non publiques. À condition d’annoncer ouvertement la suppression des frais de scolarité, les établissements qui participent à ce programme reçoivent une subvention par étudiant inscrit et, dans chaque district, l’école qui obtient les meilleurs résultats reçoit une prime annuelle.

Les « social impact bonds » émergent désormais en alternative aux PPP classiques et permettent de catalyser des financements dans le domaine de l’éducation notamment. C’est une sorte de contrat « basé sur les résultats » conclu entre les pouvoirs publics, les investisseurs privés – banques, fondations, particuliers – et des prestataires de service. Des fonds sont levés auprès d’investisseurs privés et affectés à un projet social dont la réalisation est confiée au prestataire – l’établissement. Le projet ne génère un rendement pour les investisseurs que lorsque les objectifs fixés ont été atteints – sinon les pouvoirs publics ne paient pas. Ce mécanisme offre ainsi aux États les moyens de mettre en oeuvre des programmes d’éducation innovants à moindre risque.

Les « investissements d’impact » ou impact investing, estimés à ce jour à quelques trois milliards de dollars, ne représentent pour l’instant qu’une part infime du financement de l’éducation. Cependant, un nombre croissant d’investisseurs d’impact explore les possibilités d’investir dans le secteur. Pour y parvenir, ils devront surmonter la difficulté d’identifier des projets ayant le potentiel de générer à la fois un impact social et une rentabilité financière. Aujourd’hui, les quelques opérations en cours se limitent à certains grands réseaux d’écoles privées à bas coûts ou à quelques programmes de formation.

Pour soutenir des modèles prometteurs en phase de démarrage, quelques investisseurs d’impact – comme Edupreneurs, une initiative conjointe du Pearson Affordable Learning Fund et du Village Capital – utilisent des programmes d’incubation ou d’accélération. D’autres véhicules d’investissement, combinant capitaux à long terme et subventions, voient le jour pour tester de nouveaux modèles et les préparer au passage à l’échelle. Les investisseurs d’impact ont également un rôle de soutien à jouer auprès des intermédiaires qui fournissent des services financiers et des formations pour les jeunes entrepreneurs de l’éducation.

Mobiliser les capitaux locaux

De nouveaux financements peuvent être mobilisés à partir d’instruments financiers déjà existants dans les pays à revenus faibles et intermédiaires. Ceux constitués au titre de la responsabilité sociétale des entreprises (RSE) dans les pays à revenus intermédiaires peuvent représenter une source de financement importante pour l’éducation. En Afrique du Sud par exemple, les entreprises doivent consacrer 1 % de leur bénéfice net après impôts à des programmes de RSE. Ces investissements ont doublé entre 2001 et 2013 pour atteindre un niveau de plus de 700 millions de dollars. Plus de 40 % a été dépensé dans l’éducation.

Enfin, les montants considérables que représentent les fonds de pension dans les pays développés – d’un montant estimé à 1 000 milliards de dollars – pourraient être libérés par des systèmes d’emprunts par obligation et de garanties pour soutenir des projets d’éducation.

Le développement et l’expérimentation de mécanismes financiers innovants qui répondent aux attentes des établissements non publics dans les pays à revenu faible et intermédiaire méritent plus d’attention. Évidemment, le financement n’est que l’un des aspects de l’écosystème global, mais il joue un rôle crucial dans l’amélioration des normes et dans l’incitation à l’innovation. Il contribue également à faire émerger des modèles solides à fort potentiel de développement. De meilleurs moyens de financement sont une condition nécessaire – mais non suffisante – pour mobiliser efficacement le secteur non public au profit des plus pauvres.