Société

Les Algériennes sceptiques devant la nouvelle loi contre le harcèlement de rue

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Mis à jour le 18 mars 2015 à 09:39

Depuis le 5 mars, le harcèlement des femmes dans les lieux publics est illégal en Algérie. Pourtant, les victimes de ce phénomène doutent de l’application réelle de la nouvelle loi.

"Les mauvaises habitudes ont la vie dure", dit-on. En Algérie, malgré l’entrée en vigueur depuis le 5 mars de la loi pénalisant le harcèlement dans les lieux publics – désormais passible de deux à six mois de prison -, beaucoup ne croient pas à l’application effective de la nouvelle disposition légale.

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Un fléau constant

Des mots salaces lancés à la volée, des regards obscènes, voire des attouchements, ne sont pas près de disparaître des rues des principales villes algériennes. Ici et là, on entend encore les "Mon amour", "beau corps", "charmante", "j’ai envie de te manger", "jolies fesses", "que Dieu te garde", "c’est combien ?", énumère Feriel, une mère de famille. "Ce sont des commentaires constants, il est arrivé qu’on me suive jusque chez moi et ça fait peur, ce n’est plus de la drague !" s’exclame cette femme de 28 ans.

Halim, un trentenaire qui aborde les filles dans les rues de la capitale en leur murmurant à l’oreille qu’elles sont charmantes, se défend pourtant de tout harcèlement : "Il faut bien qu’on drague dans la rue, sinon on va le faire où ?"

Ces actes sont "attendus, normaux", déplore Hanane, 21 ans, qui raconte avoir été attrapée un jour "par le bras de manière insistante". "On sait que ça va arriver quand on sort. On évite de prendre le bus quand il est plein, pour ne pas se faire tripoter".

Une nouvelle loi très critiquée

Mais dans la rue et sur les réseaux sociaux, la nouvelle loi criminalisant les violences faites aux femmes suscite des réactions outrées des conservateurs et machistes, et soulève des questions sur son application effective.

Pour Hanane, "elle est impossible à appliquer : comment peut-on dénoncer tous les passants que l’on ne fait que croiser ?"

Je suis triste de vivre dans le pays où c’est à la victime d’avoir honte et non pas au bourreau.

Amira Bouraoui, avocate

Icône du mouvement d’opposition Barakat, Amira Bouraoui, médecin, partage le même avis. Elle souligne la difficulté de faire valoir les droits des femmes dans une société conservatrice, où la rue est perçue comme un espace masculin.

"Pendant la garde d’hier [à l’hôpital], nous avons reçu en consultation une jeune fille de 20 ans qui s’est fait violer par quatre voyous, racontait-elle dimanche sur Facebook. Mais quand on a dit qu’il fallait déposer plainte, elle s’est sauvée. Je suis triste de vivre dans le pays où c’est à la victime d’avoir honte et non pas au bourreau."

Militante féministe et avocate, Me Nadia Aït-Zaï est moins sceptique. "À tous ceux qui disent que [la loi] ne sera pas applicable, car il sera difficile d’apporter une preuve, la loi précise que tout moyen de preuve est recevable, donc par témoignage aussi", avance-t-elle.

"Les gens doivent apprendre à être solidaires et soutenir une personne victime de harcèlement. Cette loi n’est ni contre les hommes ni pour les femmes, mais elle régule les rapports sociaux", argumente l’avocate.

Le voile, toujours une solution ?

Signe que les droits des femmes ne font pas l’unanimité, sur les réseaux sociaux circulent des billets tournant en dérision la loi : "pour un ‘pssst pssst’, 6 mois de prison", "pour un ‘mon amour’, 6 mois de prison", "pour un  »je t’aime comme ma sœur’, peine capitale". 

De fait, face au harcèlement, le voile apparait parfois comme un rempart. "Il y a une différence entre celles qui le portent et celles qui ont la tête découverte. Il faut aussi savoir ne pas être provocante", conseille Selma, étudiante en droit.

Pourtant, cela ne décourage pas Youssef, un jeune entrepreneur habitué des boîtes de nuit. "Il y a bien longtemps que le voile a cessé d’être un symbole de vertu", selon lui. "Il permet juste aux filles de duper leur famille", jure-t-il.

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(Avec AFP)