Politique

Cameroun – Yves Michel Fotso : « Tout est fait pour me détruire »

Yves Michel Fotso au Tribunal criminel spécial de Yaoundé le 4 mars 2015. © Abdel Aimé Menoba/JA

Détenu depuis quatre ans au secrétariat d'État à la Défense, à Yaoundé, l'ancien patron de Cameroon Airlines et héritier du financier Victor Fotso clame son innocence. Et dénonce un acharnement politico-judiciaire.

Incarcéré depuis décembre 2010, Yves Michel Fotso (54 ans), homme d’affaires dont le groupe du même nom affichait en 2008 un chiffre d’affaires de 450 milliards de F CFA (686 millions d’euros), n’a parlé jusqu’à présent qu’aux juges – pour clamer son innocence et tenter de recouvrer la liberté, en vain. Poursuivi dans plusieurs dossiers et condamné à vingt-cinq ans de prison dans le scandale de l’achat avorté d’un avion présidentiel, l’ex-golden boy ne veut plus se taire et a choisi Jeune Afrique pour régler ses comptes – par correspondance.

Dans sa ligne de mire, son père, Victor Fotso, le milliardaire de 88 ans, fondateur du groupe, qui l’a "abandonné" à son sort en prison ; ou encore ses frères, qui l’ont déjà enterré. À ses nombreux ennemis en politique, dans les affaires et dans le monde judiciaire, il assure qu’il ne se laissera pas dépouiller de sa fortune. Yves Michel Fotso se dit trahi par ses collaborateurs et ses amis des beaux jours, qui se sont précipités pour se venger avec une perversité gourmande.

Trahi et dévoré, aussi, par ce système dont il fut partie prenante alors qu’il était directeur général de Cameroon Airlines, la compagnie aérienne publique. Il vit son emprisonnement comme une injustice et refuse de porter le masque de fer qu’on lui tend. Certes, il y a peu de chances qu’il soit entendu par ceux qui ne lui pardonnent pas d’avoir constitué sa fortune à la confluence du monde politique et de celui de l’argent ; mais cette figure emblématique des années Biya a droit à la parole.

Jeune afrique : Comment allez-vous ?

Yves Michel Fotso : Comme un homme en captivité depuis quatre ans. Cela fait 1 548 jours que j’ai été interpellé, arbitrairement et en violation de mes droits, à mon domicile de Douala, le 1er décembre 2010. Tout ça parce que ceux qui me persécutent pensent que la manière la plus facile de me voler mon patrimoine, c’est de me priver de ma liberté ! Je bataille sans relâche grâce au soutien indéfectible de ma femme, de mes enfants et de quelques amis qui me sont heureusement restés fidèles. S’il en avait été autrement, j’aurais déjà perdu la raison.

Comment jugez-vous les conditions de votre détention ?

Contrairement aux cinq autres prisonniers du secrétariat d’État à la Défense où l’on détient les personnes qui gênent le pouvoir, je suis enfermé seul dès 21 h 30, et ma porte n’est rouverte que le matin à 8 heures. Je suis donc isolé de tout contact pendant près de onze heures par jour. Mon quotidien est très difficile. Je le passe essentiellement à lire les nombreux dossiers qui m’accablent. Mais je ne baisse pas les bras. Je me battrai jusqu’au bout pour ne pas me laisser dépouiller, pour faire éclater la vérité et être enfin innocenté.

>> Lire aussi : "Very Important Prisoners" les VIP du secrétariat d’État à la Défense

Arrivez-vous à diriger vos entreprises depuis votre lieu de détention ?

Oui. Mais le ministre de la Justice, Laurent Esso, aurait donné des instructions afin qu’il me soit désormais interdit de convoquer les réunions statutaires des sociétés dont j’assure encore la présidence au Cameroun et ailleurs, ou même de tenir des réunions avec ceux de mes collaborateurs qui parviennent à obtenir un permis de communiquer auprès d’un juge du TGI [tribunal de grande instance] de Yaoundé. Ce n’est pas une prison classique, car nous sommes dans un camp militaire. Je vis dans un isolement permanent. Tout est fait pour me détruire psychologiquement.

Estimez-vous que les juges n’ont pas bien fait leur travail ?

Je dénonce avec vigueur les atteintes graves aux droits de la défense orchestrées dans le cadre de l’instruction de chacune des deux affaires pour lesquelles je suis poursuivi, à savoir l’achat inabouti d’un avion présidentiel BBJ-2 et la liquidation de Cameroon Airlines. Condamné à vingt-cinq ans de prison le 22 septembre 2012 dans l’affaire de l’avion présidentiel, j’ai immédiatement saisi la Cour suprême d’un pourvoi en cassation. Alors que le délai légal est de six mois, j’attends depuis vingt-neuf mois la désignation d’un rapporteur pour que mon affaire soit enrôlée !

S’agissant de l’affaire de l’avion présidentiel, il y a tout de même eu un détournement de fonds !

Je n’en sais rien ! L’affaire est un simple différend commercial entre un client, l’État du Cameroun, et son fournisseur, la société GIA International, cette dernière étant chargée d’acquérir l’avion auprès du fabricant Boeing [elle a fait faillite en 2001 et l’appareil n’a pas été livré]. En tant que patron de Cameroon Airlines, je n’étais ni client ni fournisseur, mais un simple facilitateur. Ce différend a par ailleurs été réglé dès septembre 2006, à mon insu, avec la signature d’un accord transactionnel entre GIA International et l’État du Cameroun, sous l’égide du tribunal des faillites de l’État de l’Oregon, aux États-Unis. L’État a même été indemnisé. Mais les juges qui m’ont condamné refusent obstinément d’en tenir compte.

La Cour suprême peut-elle trancher en votre faveur ?

Je l’espère. Il existe une forte probabilité qu’elle casse le verdict du TGI de Yaoundé. Mais je ne suis pas naïf : mes bourreaux feront tout pour me maintenir en prison. Le juge d’instruction, Pascal Magnaguémabé, a incité le liquidateur de Cameroon Airlines à déposer une plainte à mon encontre, arguant d’un préjudice que j’aurais causé à cette entreprise à hauteur de 69 milliards de F CFA.

Accusez-vous une partie de la classe politique ?

C’est la technique bien connue du rouleau compresseur. Depuis fin 2012, je suis contraint de me rendre régulièrement chez un juge d’instruction pour répondre des multiples procédures abusives et dilatoires introduites contre moi par l’administrateur provisoire de la Commercial Bank-Cameroun [CBC]. Des documents de procédure m’accusent de complicité d’escroquerie aggravée alors que je n’ai jamais été mandataire social de la CBC… J’ai également découvert de nombreuses transactions où l’on a manipulé mes comptes bancaires à mon insu.

Croyez-vous à un complot ?

Écoutez, je m’attache aux faits. Je fais le compte des faux témoignages : s’agissant de l’affaire de l’avion présidentiel, Julienne Kounda, ancienne directrice générale adjointe de la CBC, n’a pas dit la vérité sur quatre points cruciaux. Idem pour plusieurs autres témoins de l’accusation.

La création, en 2013, du Tribunal criminel spécial a-t-elle été une bonne nouvelle pour vous ?

La création de ce tribunal a accentué la pression. Les comptes bancaires de mes sociétés ont été bloqués. Or deux de mes enfants envisageaient de lancer la société Clean Oil, un beau projet industriel qui prévoyait la création de plus de 2 500 emplois, et pour lequel l’agrément de l’Agence de promotion des investissements avait déjà été obtenu. Faute de pouvoir utiliser les fonds du capital bloqués sur ces comptes, ils ont dû licencier les 40 personnes déjà embauchées pour la phase de démarrage. Quel gâchis !


En 2000, l’homme d’affaire avait été nommé à la tête de Cameroon Airlines. À l’époque, l’avenir lui souriait…
© Vincent Fournier pour JA

Qu’est-ce qui est le plus difficile pour vous ?

L’injustice et l’acharnement quotidien. À titre d’exemple, dans le cadre de l’affaire du BBJ-2, conformément à la loi, j’ai reversé une somme de 886 millions de F CFA des fonds présumés détournés, mais depuis vingt-six mois que cet argent est dans les caisses du Trésor public, le ministre de la Justice ne s’est pas prononcé, alors que ce règlement l’autorise à décider de l’abandon des poursuites.

La presse vous dit victime d’un acharnement dû à votre proximité avec votre coaccusé, Marafa Hamidou Yaya, ancien secrétaire général de la présidence

C’était probable au déclenchement de l’affaire de l’avion présidentiel mais, au fil du temps, certaines personnes haut placées dans la hiérarchie de l’État ont décidé de profiter de la situation pour faire main basse sur mes biens. S’agissant de Marafa, je précise que j’ai eu la même proximité avec de nombreux membres du gouvernement, tant avec l’actuel ministre de la Défense, Edgard Alain Mebe Ngo’o, qu’avec l’actuel ministre de la Justice, Laurent Esso, et bien d’autres encore, sans que cela entraîne le même acharnement ! Je me suis toujours tenu loin de la politique. Je suis un homme d’affaires qui a besoin de stabilité politique dans son pays pour travailler et créer de la valeur.

Accepter de rembourser n’est-il pas un aveu de culpabilité ?

Absolument pas ! Pour deux raisons : d’abord parce que lorsque vous êtes pris en otage, vous n’avez d’autre choix que de payer la rançon pour recouvrer la liberté ; et ensuite parce que si vous prenez la peine de lire le protocole d’accord en question, les preuves de mon innocence sont apportées point par point. Cependant, je vous avoue que je regrette aujourd’hui d’avoir versé les 886 millions de F CFA dans l’affaire de l’avion présidentiel, car, compte tenu du volet politique de mon coaccusé, Marafa, une fin de non-recevoir était prévisible.

Que pensez-vous de l’attitude de Laurent Esso à votre égard ?

Un rejet de ma requête ne m’aurait pas étonné de la part de son prédécesseur [Amadou Ali], qui me tient rigueur d’avoir refusé en mai 2009 de l’aider à faire tomber ses collègues du gouvernement qu’il souhaitait embastiller dans le cadre de l’opération Épervier. Mais avec la nomination, en décembre 2011, de Laurent Esso, magistrat de formation qui, de par les fonctions qu’il a occupées depuis 2001 [ministre de la Défense, des Affaires étrangères, secrétaire général de la présidence…], connaissait parfaitement le dossier de l’avion présidentiel, la solution du paiement aurait dû permettre à l’État de ne pas perdre la face et de trouver une sortie honorable à cette impasse judiciaire. Comment voulez-vous que j’interprète son attitude autrement que par un règlement de comptes politique ?

Vous vous êtes marié en prison. Pour quelle raison ?

Divorcé en 2006 d’un précédent mariage dont sont issus mes quatre fils, je m’étais imposé un temps de réflexion. À la suite de mon arrestation impromptue et après avoir nourri l’espoir, pendant cinq mois, d’être rapidement remis en liberté, j’ai compris que, malgré mon innocence, je devrais me préparer à un long combat dont l’issue était incertaine. Les visites de ma compagne étant rendues difficiles car elle n’avait pas de statut officiel par rapport au prévenu que j’étais, et cette épreuve ayant consolidé notre couple, nous avons décidé de nous marier. Ce qui a été fait à la mairie de Yaoundé IV le 27 mai 2011, en dépit des entraves de la part des autorités.

Avez-vous de bonnes relations avec votre père, Victor ?

Je me rends compte à quel point la fortune peut fragiliser un homme âgé. Elle fait de lui la proie facile des prédateurs. Quand j’ai été arrêté, il s’est précipité à la prison dès le lendemain et m’a assuré de sa détermination à obtenir ma libération dans les plus brefs délais. Pour lui, ce qu’on me reprochait n’avait rien à voir avec l’éducation qu’il m’avait inculquée. De plus, il n’avait rien à redire sur ma gestion de ses entreprises. Quinze ans durant, j’ai tout géré avec pour résultat global une plus-value estimée à plusieurs dizaines de milliards de F CFA. Il disait espérer que son amitié avec le président Paul Biya faciliterait au moins une mise en liberté provisoire, même s’il devait pour cela donner toute sa fortune pour payer la caution.

Vos relations se sont dégradées par la suite…

Malheureusement, quelques aigrefins sont parvenus à nous brouiller. En effet, comme je l’ai appris à mes dépens, au sein de ma propre famille, nombreux étaient ceux qui espéraient ma disparition. Il faut préciser que mon père est polygame et père de nombreux enfants. Certains de mes jeunes frères et soeurs qui travaillaient déjà à des postes de direction dans certaines de nos sociétés n’ont pas hésité à saisir l’opportunité de ma détention pour essayer de m’évincer définitivement.

Comment cela a-t-il été possible ?

Ils ont abusé de la faiblesse de notre père et l’ont convaincu de ne rien faire pour me sortir de cette situation, au prétexte, selon eux, que j’aurais falsifié son testament pour m’approprier une partie de son patrimoine et, surtout, que j’aurais manoeuvré en coulisses pour le déposséder d’un immeuble de douze étages situé à Bonanjo [quartier d’affaires de Douala], d’une valeur de plusieurs milliards de F CFA. La vérité est que notre père avait volontairement et publiquement fait don de ce bien, en septembre 2009, aux six enfants de sa regrettée épouse, Lydie Hanffou, ma mère, lors de l’oraison funèbre prononcée à ses obsèques.

Il semble que lui aussi ait des raisons de vous en vouloir…

Non seulement mon père n’a plus rien fait pour ma libération mais, apparemment sous la menace de plusieurs de ses enfants et avec l’appui de certaines de ses épouses, il a fait volte-face et déposé une plainte contre mes cinq frères et soeurs [de même mère] pour obtenir la restitution dudit immeuble. Pain bénit pour mes bourreaux, alors qu’il était, selon mes informations, fortement question de me libérer sous caution. Mes détracteurs ont vite fait d’en informer Paul Biya en ces termes malveillants : "S’il a pu détourner l’immeuble de son propre père, pourquoi pas des fonds publics ?"

Le lien est donc rompu ?

Pas vraiment. Lors d’une de ses visites en 2012, il m’a avoué, alors que je lui avais demandé pourquoi il m’avait abandonné : "Michel, je fais ce que je peux. Je suis obligé de me cacher pour venir te voir. Tes frères et soeurs m’en voudraient à mort. Ils me menacent. J’en suis à quémander de l’argent pour qu’ils me permettent d’aller voir mon médecin en France…" Sa dernière visite dans ma cellule date de novembre 2013. Il m’a confié alors qu’il ne contrôlait plus rien.

Des Affaires de gros sous

1. L’avion présidentiel. Pour un Boeing Business Jet destiné à la présidence et qui n’a jamais été réceptionné en dépit du versement par l’État d’une partie du prix de la vente, Fotso et ses coaccusés ont été condamnés le 22 septembre 2012 à vingt-cinq ans de prison pour détournement en coaction. Ils se sont pourvus en cassation, mais attendent depuis plus de deux ans qu’un juge rapporteur soit désigné pour enclencher la procédure devant la Cour suprême.

2. Cameroon Airlines. Une plainte a été déposée par le liquidateur de cette entreprise contre Yves Michel Fotso pour un détournement de 69 milliards de F CFA (105 millions d’euros), finalement ramenée par le juge d’instruction à 20 milliards de F CFA. Un protocole transactionnel a été signé le 14 août 2013 dans lequel le plaignant renonce à sa plainte, mais le ministère public a maintenu les poursuites.

3. Commercial Bank-Cameroun. La banque du groupe Fotso est sous administration provisoire depuis cinq ans. Les actionnaires historiques ont été expropriés au profit de l’État, sans compensation pour l’instant. L’administrateur a engagé plusieurs procédures contre Yves Michel Fotso.

4. Commercial Bank-Guinée équatoriale. Cet établissement, dont Yves Michel Fotso est l’actionnaire majoritaire, a saisi le tribunal de grande instance de Bourg-en-Bresse (France), le 24 janvier 2014, contre Henri Mercieca pour escroquerie en bande organisée, faux et usage de faux. Selon Yves Michel Fotso, cet huissier français aurait capté, alors qu’il n’avait pas de mandat l’y autorisant, un quart des 30 millions d’euros d’indemnités versées par Malabo à la banque dans le cadre du règlement d’un litige.

 

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