Société

Simone Gbagbo, Chucky et les larmes de Christiane Taubira

Mis à jour le 16 mars 2015 à 10:02
François Soudan

Par François Soudan

Directeur de la rédaction de Jeune Afrique.

On ne se méfiera jamais assez des effets d’annonce. Pour la première fois en Afrique, une ex-première dame allait être jugée en sa présence pour des faits commis pendant l’exercice de ses fonctions ! Certes, Leïla Ben Ali a été condamnée, mais par contumace, et Suzanne Moubarak a été poursuivie, mais jamais jugée. Avec Simone Gbagbo, l’inflexible égérie des années de braise qu’a connues la Côte d’Ivoire, le show judiciaire promettait d’être exemplaire. Raté ! Ce que le procès d’Abidjan a démontré, c’est avant tout que la justice ivoirienne n’était pas encore au niveau de ce type de rendez-vous à la fois historique et passionnel et que, au pays d’Alassane Ouattara, si beaucoup de choses vont mieux qu’avant, le chantier de la réconciliation nationale demeure, quatre ans après, toujours en panne.

Instruction bâclée, témoins confus, absence de preuves matérielles… : tous les ingrédients étaient réunis pour que la justice ne soit pas rendue.

Instruction bâclée, témoins confus, absence de preuves matérielles, jury recomposé en dernière minute : tous les ingrédients étaient réunis pour que la justice, fût-elle celle des vainqueurs, ne soit pas rendue. Et ce n’est pas la défense de rupture choisie par Simone Gbagbo qui a permis d’apaiser le deuil des victimes. Face aux incohérences de l’accusation, la dame d’ébène n’a eu aucun mal à n’exprimer aucun remords, aucun regret, aucune once de responsabilité. Ses appels au pardon, lancés à grand renfort de versets bibliques, ne l’ont jamais concernée. Au final, un goût amer d’inachevé et un jugement qui n’est pas la justice. En sera-t-il de même bientôt avec le verdict attendu d’un autre procès chaotique, celui de Karim Wade à Dakar ?

Après l’épouse, le fils : sale temps pour les familles présidentielles… Sale temps aussi pour celle qui, en France, incarne l’institution judiciaire. On peut penser ce que l’on veut de l’action de Christiane Taubira, critiquer sa gouvernance Place Vendôme, pointer ses erreurs, voire son laxisme, mais il est clair que les insultes dont elle est l’objet de la part d’élus de droite et d’extrême droite relèvent d’un tout autre chapitre : celui du racisme au front de buffle. Face à ceux qui la somment de descendre de son cocotier pour rejoindre le bagne de Guyane, où elle est née, et qui la traitent de "tract ambulant pour le Front national" (sous-entendu : parce qu’elle est noire), la garde des Sceaux dit avoir une réserve inépuisable de mépris.

"Quand je pleure, ajoute-t-elle, je pleure dans ma chambre." Nicolas Sarkozy, dont l’un des lieutenants s’est récemment distingué dans ce genre de saillie nauséeuse, ne s’en émouvra pas. L’ancien président, que nos chefs d’État africains invitent volontiers à leur table, trouve même cela très bien. Il a félicité l’intéressé, avant d’encourager les cadres de son parti à l’imiter, avec ce commentaire : "Pensez un peu moins aux journalistes et un peu plus à nos électeurs !"

Le califat sanglant de Daesh, lui, pense à nous tous les jours. Cette semaine, le monde a eu droit à la vidéo d’un enfant au visage de Chucky, la poupée tueuse, logeant une balle dans la tête d’un présumé espion. Manifestement, Baghdadi et sa secte ont fait le listing de tout ce qui peut révulser l’Occident dans un double but : recruter des cerveaux malades et attirer les bombes des "croisés" sur la tête des musulmans. Comme dans les films d’horreur, plus c’est trash, mieux ça marche, d’autant que les bourreaux d’aujourd’hui, à l’instar des inquisiteurs d’hier, brandissent le livre saint. "Ne tuez qu’en toute justice la vie qu’Allah a faite sacrée", dit le Coran. Mais qui jugera les juges ?