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Société

Bénin : Son excellence Odon Vallet, mécène du savoir

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Odon Vallet entouré de ses protégés, lors de leur dîner hebdomadaire dans une brasserie.

Odon Vallet entouré de ses protégés, lors de leur dîner hebdomadaire dans une brasserie. © J. Torregano pour J.A.

La fondation de l’universitaire français accorde près de 1 000 bourses par an à des élèves béninois. Les meilleurs viennent parfaire leur formation en France, sous l’oeil attentif de leur mécène.

Un samedi de la fin janvier, dans une brasserie parisienne, boulevard du Montparnasse. Odon Vallet piaffe gentiment d’impatience. "Ses" étudiants béninois, qu’il rencontre chaque fin de semaine, auraient dû être au complet à 19 h 40. C’est l’usage pour ce rituel qui lui permet de faire le point avec eux. Chaque année, sa fondation offre environ 1 000 bourses aux élèves béninois les plus méritants issus de familles modestes. Seuls un ou deux viennent ensuite en France poursuivre leur cursus, généralement les premiers au baccalauréat scientifique – les programmes littéraires des deux pays sont trop différents. Cette année, ils sont dix.

"Demande à Yassine de se grouiller", lance l’universitaire à la poignée de présents qui pressent les retardataires au téléphone. Il s’immisce dans l’une des conversations : "C’est Esther ? Je lui donne cinq minutes pour être là. C’est ridicule d’attendre le bus : sa résidence est à une rue d’ici !" Les étudiants rient de bon coeur, lui les couve d’un regard attendri. "Ils étudient soixante-douze heures par semaine. Difficile de les extraire de leurs cours", plaide-t-il. À 20 h 10, tout le monde est enfin attablé.

Âgés de 20 à 22 ans, Césari Medo Cyr, Moubarak Soumanou et Brian Whannou sont passés par les classes préparatoires du prestigieux lycée Louis-le-Grand pour intégrer respectivement Supélec, Polytechnique et l’Ensae (École nationale de la statistique et de l’administration économique) ParisTech. Esther Adjelé, Yassine Oketokoun et Fidèle Degni, eux, sont encore à Louis-le-Grand. Tout comme Fabrice Agba, mais lui y refait une terminale, bien qu’il ait été reçu parmi les premiers au baccalauréat béninois 2014. "Il lui faut acquérir de nouvelles méthodes de travail, explique Odon Vallet. C’est nécessaire si l’on aspire à une prépa comme Louis-le-Grand. Les Français qui y sont admis ont eu entre 19 et 20 de moyenne au baccalauréat." Et il y a la compétition avec les Roumains, les Chinois ou encore les Bulgares, tous des forts en thème.

"Je n’ai pas droit à l’erreur, poursuit le mécène. Si l’un de mes boursiers échoue, le programme s’effondre." Il veille donc au grain. S’informe de tout : les démarches administratives (carte de séjour, allocations familiales, sécurité sociale…), les notes (il félicite, encourage, se tait aussi). "C’est comme dans une course de chevaux. Mon rôle, c’est de bichonner mes poulains – de vrais pur-sang ! – pour leur permettre de réussir les différents sauts d’obstacles."

Et l’éminent spécialiste des religions, chargé de cours aux ­universités Paris-1 Panthéon-Sorbonne et Paris-7 Diderot depuis plus de vingt-cinq ans, sait de quoi il parle. Les étudiants, eux, se disent conscients de leur chance et affirment apprendre beaucoup à son contact. Ces rencontres hebdomadaires sont un réel exutoire, et chacun d’eux apprécie de s’être constitué une seconde famille. Scolarité, logement, nourriture… Tous leurs frais sont pris en charge, soit entre 10 000 et 15 000 euros par an et par élève, auxquels s’ajoute un aller-retour pour un séjour au Bénin.

Ils partagent leurs expériences, se soutiennent mutuellement

Ces jeunes ne se connaissaient pas avant leur arrivée dans l’Hexagone, mais ont noué des liens très forts. Ils partagent leurs expériences, se soutiennent mutuellement. L’histoire de leur bienfaiteur les fascine. Mettre la totalité de son héritage (soit 100 millions d’euros) au service de l’éducation des autres est plutôt rare. Odon Vallet, lui, l’a fait. Créée en 1999 sous l’égide de la Fondation de France, la Fondation Vallet a accordé plus de 41 000 bourses en quinze ans, dont 11 000 au Bénin – les autres bénéficiaires étant des élèves du Vietnam et de l’académie de Paris.

Le mécène dit avoir choisi le Bénin pour sa stabilité politique. Il a hésité à se tourner vers le Sénégal, trop grand pour lui : "La traversée de long en large du Bénin se fait assez aisément, et il n’était pas envisageable pour moi de réserver les bourses aux seuls élèves de la capitale." Près d’un millier sont attribuées chaque année dans le secondaire (340 euros par élève pour 591 collégiens et lycéens cette année) et dans le supérieur (731 euros pour chacun des 412 étudiants boursiers), dans 25 établissements publics répartis sur l’ensemble du territoire.

Après une croissance régulière les premières années, le nombre de bénéficiaires est désormais constant ; le coût de la vie et des études ayant augmenté, la fondation ne peut en prendre en charge plus d’un millier par an. Des bourses sont systématiquement attribuées aux cinq meilleurs élèves reçus au certificat d’études primaires, au brevet d’études et au baccalauréat (dans chaque série). La fondation récompense aussi les trois premiers du concours de mathématiques. Tant qu’ils ne redoublent pas, les élèves conservent leur bourse (certains en bénéficient pendant sept ou huit ans), et, chaque année, les quelque 120 élèves qui achèvent leurs études sont aussitôt remplacés par de nouveaux boursiers.

Il effectue chaque année trois voyages de dix jours au Bénin

Côté finances, la Fondation Vallet peut compter à la fois sur ses placements et sur ses généreux donateurs, qui donnent pouvoir à la fondation pour agir à leur place. En matière de rigueur et de contrôle des résultats, Odon Vallet a pensé à tout. L’argent est placé sur un compte d’épargne, et son utilisation vérifiée par le Conseil des activités éducatives du Bénin, ainsi que par les assistants sociaux employés par la fondation – "Pas question de laisser les familles l’utiliser pour financer des cérémonies quelconques…"

Le philanthrope est lui-même très présent. Il effectue chaque année trois voyages de dix jours au Bénin. À Cotonou, Porto-Novo, Abomey, Parakou, Natitingou, mais aussi dans de nombreux villages. Et la place de l’État béninois dans cette aventure ? S’il ne contribue pas au financement des bourses, il laisse toute latitude à la Fondation Vallet pour agir sur son sol. "Je suis d’une neutralité helvétique. Jamais je ne prends parti, ni pour le gouvernement ni pour l’opposition. Nous sommes au service des jeunes Béninois et c’est tout", résume Odon Vallet.

Ses boursiers affichent un taux de réussite aux examens de l’ordre de 97 %, toutes séries et disciplines confondues. Malgré un niveau de chômage élevé dans le pays, leur insertion professionnelle serait trois fois supérieure à la moyenne nationale. La plupart ont trouvé un emploi dans la médecine, la banque, l’agroalimentaire ou au sein d’ONG ; plusieurs sont devenus journalistes, notamment à l’Office de radiodiffusion et télévision du Bénin.

Parmi les "anciens" que la fondation a accompagnés en France, nombre d’entre eux font la fierté de leur mécène. Comme Moubarak Soumanou, polytechnicien et premier élève béninois passé par une classe préparatoire à Normale Sup. Ou Tite Yokossi, 26 ans, l’un des premiers boursiers, dont l’économiste franco-béninois Lionel Zinsou dit qu’il pourrait un jour décrocher le Nobel d’économie (passé par Louis-le-Grand, puis par l’École des mines de Paris, il achève son doctorat au Massachusetts Institute of Technology, à Boston). Ou encore Espéran Padonou, ingénieur statisticien en recherche et développement chez STMicroelectronics, à Grenoble, et avec qui Odon Vallet voyage régulièrement au Bénin.

Odon Vallet, béninois à 200%

Même si le rythme des études est très soutenu – le professeur se souvient d’un étudiant contraint de rentrer chez lui pour dépression -, rares sont les élèves qui ont décroché pendant leur cursus. Odon Vallet, qui se dit "béninois à 200 %" – il est fortement imprégné de la culture du pays et le Bénin profond n’a pour lui aucun secret -, n’exclut d’ailleurs pas qu’ils aient été victimes d’un envoûtement. 

Le retour au pays n’est pas toujours facile à envisager. Brian Whannou se verrait bien travailler dans l’actuariat, une spécialité des mathématiques et de la statistique permettant d’établir des modèles de contrôle du risque, mais le secteur est quasi inexistant au Bénin. "Les parents seraient d’ailleurs déçus de les voir revenir", concède Odon Vallet. En revanche, hormis deux d’entre eux, recruté l’un par un cabinet d’audit, l’autre par l’armée (il a la double nationalité), la plupart des anciens ont une activité liée avec l’Afrique.

Bibliothèques pour tous

Outre les bourses et l’achat de manuels scolaires et universitaires, la Fondation Vallet a créé au Bénin un important réseau de bibliothèques, dont celles de Porto-Novo, devenues parmi les plus importantes d’Afrique francophone par leurs fonds documentaires et leurs équipements.

Gratuites, elles accueillent en moyenne 50 000 visiteurs par mois. Elles abritent notamment un laboratoire de langues (anglais, espagnol) et jouxtent un cybercentre, également construit et géré par la fondation. "Mieux équipées que la plupart des CDI [centres de documentation et d’information] des lycées français, ces bibliothèques sont les seules du continent à proposer tous les livres africains et français existants pour l’enseignement primaire, secondaire et supérieur", souligne Odon Vallet.

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