Banque

Tidjane Thiam : portrait d’un précurseur

Le Franco-Ivoirien Tidjane Thiam occupera le poste de directeur général de Crédit Suisse, à partir de juin 2015

Le Franco-Ivoirien Tidjane Thiam occupera le poste de directeur général de Crédit Suisse, à partir de juin 2015 © Michael Buholzer / AFP.

Premier Noir à avoir dirigé un géant de la City – l’assureur Prudential -, le Franco-Ivoirien a été nommé à la tête de l’un des plus grands groupes bancaires au monde, Credit Suisse. Portrait d’un précurseur.

Frapper là où personne ne l’attend. C’est définitivement devenu la spécialité de Tidjane Thiam. Le 1er juillet, à quelques jours de ses 53 ans, le Franco-Ivoirien prendra les rênes du Crédit suisse, l’un des plus grands groupes bancaires au monde et la deuxième de la place helvétique par sa capitalisation boursière. Il deviendra ainsi le premier Africain à diriger une institution financière de cette taille (1 200 milliards d’euros d’actifs sous gestion). Encore une première pour ce petit-neveu du défunt président ivoirien Félix Houphouët-Boigny, auquel il est lié par sa mère.

Tidjane Thiam a toujours été en tête : premier au concours général de mathématiques en 1980 ; premier ingénieur ivoirien de l’École polytechnique de Paris, dont il est sorti major de promo ; premier Noir à diriger une multinationale du FTSE 100, l’équivalent britannique du CAC 40 français, en prenant la tête de Prudential, en 2009. Il quitte aujourd’hui l’assureur britannique avec un bilan solide. En 2014, celui-ci a dégagé un bénéfice net de 2,8 milliards d’euros, contre une perte de 300 millions d’euros au premier semestre 2009, juste avant l’arrivée de l’Ivoirien.

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Amende

« Analytique, pragmatique et visionnaire », comme disent de lui ceux qui l’ont côtoyé, le nouveau patron du Crédit suisse doit faire face à de nombreux défis. Et pas des moindres. Certes, le groupe de Zurich a mieux résisté à la crise financière que ses concurrents, notamment son compatriote UBS qui a dû être renfloué par le gouvernement.

De Blair à Obama, un réseau impressionnant

Tidjane Thiam s’est constitué au fil des ans un puissant réseau d’influence. Membre de la Commission pour l’Afrique mise en place par l’ancien Premier ministre britannique Tony Blair, il a eu l’occasion de travailler avec de nombreux chefs d’État africains.

L’Ivoirien siège aussi au conseil consultatif de David Cameron, l’actuel locataire du 10, Downing Street, au sein duquel il côtoie des puissants comme le gouverneur de la Banque d’Angleterre ou l’Indien Ratan Tata, patron du conglomérat du même nom.

Par ailleurs, le Franco-Ivoirien aime aussi rappeler qu’il conseille Barack Obama. Il a notamment travaillé avec les équipes du président américain sur son projet énergétique pour l’Afrique et l’a accompagné en Tanzanie en juillet 2013.

Mais au cours des trois dernières années, il a significativement perdu du terrain (même s’il est toujours bénéficiaire) et son action en Bourse a été nettement moins performante que celle d’UBS. Condamné, par ailleurs, à plus de 2 milliards d’euros d’amende, en mai 2014, pour avoir conseillé et aidé des clients américains à établir des « déclarations fiscales tronquées », le Crédit suisse doit aussi se refaire une image.

Tidjane Thiam aux côtés du Prince Charles. © Carl Court/AP/SIPAAu faîte de sa carrière, Tidjane Thiam parviendra-t-il à relever le défi ? Depuis l’annonce de sa nomination, la question est souvent revenue dans les milieux financiers, d’autant que cet ancien consultant du cabinet de conseil McKinsey, passé brièvement par la Banque mondiale, n’a jamais travaillé dans une banque d’affaires.

Réponse de l’intéressé à l’agence de presse Bloomberg : « Prudential a un bilan de 800 milliards de dollars [environ 750 milliards d’euros] et nous travaillons exactement sur les mêmes questions, qu’il s’agisse des taux d’intérêt ou des marchés. » Un analyste confirme : « De plus en plus, la réglementation pousse les banques à fonctionner comme les assurances : être prudentes et axées sur les coûts et l’allocation du capital. »

Il a « l’audace de ceux qui ne doutent de rien et qui s’étonnent de tout »

Ce grand gabarit (1,93 m), qui a dû quitter la France pour faire voler en éclats le plafond de verre, « parfaitement invisible mais ô combien réel », qui bloquait son ascension professionnelle, a montré tout au long de son parcours qu’il avait de la ressource – « l’audace de ceux qui ne doutent de rien et qui s’étonnent de tout », écrivait à son sujet notre défunt collaborateur Elimane Fall en 1998. Ce trait de caractère, le patron de Prudential l’a notamment montré, en mars 2010, en lançant à la surprise générale une offre de 26 milliards d’euros pour racheter AIA, la branche asiatique de l’assureur américain AIG. L’homme d’affaires voulait être à l’origine du plus gros deal de l’histoire du secteur de l’assurance.

Mais les actionnaires de Prudential refusent de le suivre, l’opération est un échec, le groupe britannique perd quelque 550 millions d’euros au passage, et Tidjane Thiam faillit perdre son fauteuil de directeur général. « Vous avez échoué, vous êtes un déshonneur », lui lancera même un actionnaire lors de l’assemblée générale de cette année-là.

Une famille en or

Dernier d’une fratrie de sept enfants (cinq garçons et deux filles), Tidjane est sans doute le plus connu des Thiam au niveau mondial. Mais la réussite est une histoire de famille chez le nouveau patron du Crédit suisse.

Son frère Augustin, médecin puis journaliste (et ancien collaborateur de Jeune Afrique), est actuellement gouverneur de Yamoussoukro, avec rang de ministre.

Deux autres frères ont eux aussi été ministres : Daouda, aujourd’hui conseiller d’Alassane Ouattara chargé des ressources naturelles, a occupé le portefeuille des Mines et de l’Énergie entre 1999 et 2000, sous la présidence de Robert Gueï, et Abdel Aziz celui des Transports de septembre 2006 à avril 2007, sous Laurent Gbagbo. Centralien, ce dernier a depuis rejoint le logisticien Necotrans, à Paris, dont il est désormais vice-président.

Décédé en 1995, Papa Ababakar était quant à lui docteur en histoire, tandis que Ndeye Anna, aujourd’hui à la retraite, a été cadre de la banque BIAO. Quant à Yamousso, la cadette, elle a été conseillère spéciale chargée des musées présidentiels sous Laurent Gbagbo.

Têtu, le patron refuse de démissionner, soutenant mordicus n’avoir commis aucune erreur. L’occasion d’acheter AIA était « unique », affirme-t-il à la presse, et le risque que l’acquisition échoue valait d’être pris. Cinq ans plus tard, AIA vaut au moins deux fois le prix négocié à l’époque par Tidjane Thiam…

Pessimiste

Convaincu par le potentiel de l’Asie, le patron avait continué de développer ses activités sur ce continent qui tire aujourd’hui les résultats de Prudential. Son histoire avec l’Afrique, et notamment le pays qui l’a vu naître, est plus complexe. Au point qu’il avait commencé à douter du développement futur du continent.

Dans une interview parue dans l’hebdomadaire français Le Point en décembre 2013, il déclarait : « J’ai été assez pessimiste pendant très longtemps. J’ai changé d’opinion aux alentours de 2005. » Enfant, Tidjane a vu son père, journaliste né au Sénégal et devenu ministre de l’Information d’Houphouët-Boigny, se faire emprisonner pour cause d’un prétendu complot contre le pouvoir, puis être éloigné de Côte d’Ivoire pendant près de quinze ans par le biais d’une nomination comme ambassadeur au Maroc.

Grands travaux

Des années plus tard, en 1994, le jeune homme, bardé des plus prestigieux diplômes français, rentre au pays. Il devient la tête pensante des « douze travaux de l’éléphant d’Afrique » lancés par le président Henri Konan Bédié. D’abord directeur général du Bureau national d’études techniques et de développement (BNETD), chargé des grands travaux, il est ensuite nommé ministre du Plan et du Développement, en 1998, à seulement 36 ans. Mais là aussi, l’aventure tourne court.

À Noël 1999, alors qu’il est en vacances aux États-Unis dans la famille de sa femme, une Américaine convertie à l’islam, il apprend que Bédié a été renversé par un coup d’État et que la plupart des ministres ont été arrêtés. Tidjane Thiam revient à Abidjan, où il est à son tour placé en résidence surveillée. Depuis cette expérience, c’est d’Europe qu’il tente d’apporter sa contribution au développement de l’Afrique.

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