Politique

Al Baghdadi, Tamerlan, Ibn Khaldoum et nous

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Mis à jour le 10 juin 2016 à 13h49

Par  Mohamed Sadoun

Mohamed Sadoun est haut fonctionnaire, enseignant, maître de conférences en culture générale.

Sadoun Mohamed est haut fonctionnaire, enseignant et maître de conférence en culture générale.

Lorsqu’en cette fin de quatorzième siècle, les troupes de Tamerlan déferlent des steppes d’Asie centrale vers ce que nous appelons aujourd’hui le Proche et Moyen orient, les victoires éclair sont dues aussi bien à une parfaite maîtrise de l’art militaire qu’à un usage déjà savamment scénarisé de la terreur. Les « montagnes de cranes » que sème sur sa route le conquérant mongol sont à l’époque ce que les décapitations filmées et diffusées sur Internet sont à la nôtre. Comme au-jourd’hui, Tamerlan se présente comme un Musulman fervent, comme aujourd’hui, il fait assas-siner des hommes non pas pour ce qu’ils font mais pour ce qu’ils sont. Comme aujourd’hui, Tamerlan se veut bâtisseur d’empire, comme aujourd’hui, il entreprend une vaste opération de des-truction des villes, témoins de l’héritage culturel des nombreuses civilisations qui se sont succédé dans cette région fertile en la matière.

Le sultan mamelouk d’Égypte, terrorisé à l’idée de voir son crane orner bientôt le sommet de la pyramide, envoie alors à la rencontre du guerrier mongol… le savant, l’intellectuel, l’historien maghrébin Ibn Khaldoun. Le tête-à-tête se déroule quelque part en Syrie et personne ne donne cher de la peau du diplomate. La discussion dure pourtant 35 jours sous la tente de Tamerlan. Il y est question de l’histoire des différentes dynasties musulmanes et de leur apport, des diverses interprétations de la religion, des structures du pouvoir. Au bout de ces 35 jours, Ibn Khaldoun est libre de retourner au Caire avec la promesse que la ville de Damas sera épargnée. La promesse qui ne sera pas respectée. Il ne restera en effet de la mosquée des Omeyyades que « des murs noircis et un minaret miraculeusement préservé », sinistre miroir de la réalité de l’antique mosquée d’Alep aujourd’hui.

Cependant, Tamerlan n’attaque pas l’Égypte, ni ne s’aventure au Maghreb dont il a pourtant été grandement question lors du dialogue de son singulier dialogue avec Ibn Khaldoun. Il fait demi-tour et meurt quelques années plus tard sans jamais avoir vu les rives. Le credo d’Ibn Khaldoun est le suivant : une force devient irrépressible si elle possède deux atouts : un esprit de corps su-périeur à celui de ses adversaires – la fameuse açabya – et une idéologie capable d’attirer vers elle un nombre suffisant de personnes déterminées à la faire triompher. Il professe également que cette force ne peut pas s’inscrire dans la durée et qu’immanquablement, elle décline au bout de quelques décennies, une fois l’esprit pionnier évaporé au soleil des réalités. Pour contrer une telle force, il est par conséquent nécessaire d’affaiblir l’esprit de corps et le prestige du conquérant à court terme mais surtout d’opposer à l’idéologie portant le nouvel envahisseur, une idéologie plus puissante et plus mobilisatrice, une idéologie de vie et non une doctrine de mort.

En diplomatie comme dans les relations humaines, il n’y a pas d’amour, il n’y a que des preuves d’amour.

Le prestige de Daesh et de son chef Al Baghdadi auprès d’un nombre significatif de personnes dans la région et au-delà et la croyance en son invincibilité ont commencé à être ébranlés à Kobané après la victoire des forces kurdes. Daesh a été contenu, endigué mais pas détruit car aucune force dans la région n’est à ce jour capable de proposer un récit expliquant et justifiant le présent et d’inventer un avenir fut-il fait de meurtre, de viol et de destruction.

Les idéologies qui ont structuré le monde arabo-islamique depuis la fin du 19e siècle – Nahda, indépendance arabe, nasserisme, baasisme, cause palestinienne et même wahhabisme et panisla-misme saoudien – sont en faillite. Seul subsistent encore un dessein « chiite » autant assis sur la conscience iranienne d’être une grande nation que sur un instinct de survie inhérent aux groupes minoritaires mais aussi une cause kurde qui emprunte aux mêmes logiques. Ce n’est donc pas un hasard si aussi bien en Syrie, qu’en Irak, il apparaît que l’Iran et ses alliés – régime syrien, hezbollah libanais mais aussi Hamas – et les différents groupes kurdes demeurent les seuls acteurs encore crédibles face à Daesh.

>> Lire aussi : La propagande de Daesh et le fantasme de la venue du Mahdi

Les autres, tous les autres, sont en échec. L’Occident n’est toujours pas crédible, tant depuis 200 ans, il n’a cessé d’habiller la poursuite de ses intérêts stratégiques des oripeaux de la civilisation hier et de la démocratie aujourd’hui, au point de disqualifier la seconde et pour finir la première. Sa crédibilité auprès des populations de la région, il sait pourtant comment la regagner : rendre enfin justice au peuple palestinien qui, qu’on s’en réjouisse ou qu’on le regrette, demeure le nœud gordien de la région. En effet, en la diplomatie comme dans les relations humaines, il n’y a pas d’amour, il n’y a que des preuves d’amour.

Les régimes arabes, lorsqu’ils existent encore, sont en échec dans à peu près tous les domaines et n’ont plus d’autres alternatives que d’échanger aux occidentaux une stabilité de plus en plus illusoire contre un soutien politique et militaire aveugle. Ils apparaissent de ce fait, aux yeux de leur peuple, comme de nouveaux pouvoirs coloniaux. Dans le film Ben Hur, à un officier qui lui demandait comment combattre une idée, Messala répondit simplement « par une autre idée ». Cette idée a pour nom justice, prospérité, bonne gouvernance, foi en une vie possible. Elle est connue de tous. Tout le reste – coalition, coopération sécuritaire, grande conférence de ceci ou de cela – ne sera que soins palliatifs qui ne font qu’adoucir une mort certaine.

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