Politique

Burundi : Nkurunziza vers un troisième mandat ?

Pierre Nkurunziza, au pouvoir depuis 2005, sera sûrement choisi comme candidat du CNDD-FDD. © FRANCOIS GUILLOT / AFP

Arrestation d'un journaliste, limogeage du chef des services secrets, exclusion des "frondeurs" de son parti... Décidé à briguer un troisième mandat en juin, le chef de l'État multiplie les avertissements à l'adresse de ceux qui le somment de passer la main.

La mobilisation sans précédent qui a envahi les rues de Bujumbura, le 19 février, pour la libération du journaliste Bob Rugurika pourrait bien remettre en question le plan échafaudé ces derniers mois par Pierre Nkurunziza. Bien décidé à concourir pour un troisième mandat, le président burundais, 51 ans, a perdu, en moins de vingt-quatre heures, quelques certitudes concernant sa popularité à travers le pays, mais aussi, peut-être, ses dernières illusions sur la possibilité de tirer dans son sillage une majorité plus que jamais divisée sur la question de son éventuelle réélection, le 26 juin.

Le gouvernement peut bien resserrer les rangs autour de son chef et hausser le ton pour prévenir "toute tentative de renversement des institutions", ce rassemblement de quelques milliers de personnes, interdit par le ministère de l’Intérieur, résonne comme un véritable camouflet pour le pouvoir. Et à quelques semaines de l’ouverture de la campagne électorale, la voie s’annonce beaucoup moins royale que prévue pour l’actuel homme fort du pays.

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Il ignore les remontrances de Barack Obama et de la communauté internationale

Annoncé grand favori avant même d’être officiellement candidat, le chef de l’État affichait une belle assurance ces derniers mois. Convaincu de pouvoir compter sur le soutien indéfectible des campagnes, où vivent plus de 80 % des Burundais, et sur celui de son parti, le Conseil national pour la défense de la démocratie-Forces de défense de la démocratie (CNDD-FDD), Nkurunziza s’est jusqu’à présent contenté d’opposer une fin de non-recevoir aux accusations de plus en plus pressantes d’illégalité pesant sur sa candidature lancées par la société civile, une partie du haut clergé catholique et une majorité de la classe politique – jusque dans son propre camp. Fort de ce qu’il estime être son bon droit, il ignore même les remontrances de Barack Obama et de la communauté internationale, qui le mettent régulièrement en garde contre toute tentation de tripatouillage constitutionnel.

Il n’écoute personne et certainement pas la voix de la raison, alors que le pays court le risque de se radicaliser dans les prochaines semaines, craint Richard Nimbesha.

"Il n’écoute personne et certainement pas la voix de la raison, alors que le pays court le risque de se radicaliser dans les prochaines semaines", craint Richard Nimbesha, qui a été le premier au sein du CNDD-FDD à remettre en question une nouvelle candidature de son président. Un crime de lèse-majesté qu’il a payé de son éviction du parti, en janvier. Il n’est pourtant pas seul. Même si officiellement le CNDD-FDD continue de parler d’une seule voix, celle de son maître, la contestation semble gagner les rangs jusqu’alors bien ordonnés de l’ancienne rébellion hutue, au pouvoir depuis 2005.

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Nouvelle candidature de Nkurunziza ?

Au coeur de cette fronde pour l’instant silencieuse : la constitutionnalité d’un éventuel troisième mandat. "Le problème, aujourd’hui, est de savoir quel document prime : les accords d’Arusha signés en 2000 [après sept ans de guerre civile] ou la Constitution promulguée cinq ans plus tard ?" résume Didace Kiganahe, spécialiste en droit constitutionnel. Poser la question, c’est déjà y répondre, puisque, comme le rappelle François Bizimana, porte-parole du parti d’opposition CNDD (issu d’une scission avec le CNDD-FDD), "le préambule de la Constitution réaffirme la nécessaire conformité de celle-ci avec Arusha". Or selon les accords de 2000, "le chef de l’État est élu pour un mandat de cinq ans renouvelable une fois" ; tandis que la Constitution précise, dans son article 96 : "au suffrage universel direct"…

Un détail sur lequel surfe aujourd’hui le camp Nkurunziza pour justifier une nouvelle candidature. Élu en 2005 par le premier Parlement post-transition, le président estime n’avoir été élu qu’une seule fois au suffrage universel, en 2010, et qu’il peut donc se représenter cette année encore. La question aurait pu être tranchée définitivement en sa faveur en mars 2014, lorsque le gouvernement a présenté son projet de révision constitutionnelle devant un Parlement cantonné à jouer les chambres d’enregistrement depuis le retrait de l’opposition aux dernières élections. Mais l’amendement a été rejeté à une voix près, incitant Nkurunziza à tenter de passer en force.


Bob Rugurika, directeur de la Radio publique africaine (réputée proche de l’opposition), a été inculpé,
le 20 janvier, de complicité d’assassinat pour avoir interviewé un homme prétendant avoir participé
à l’assassinat de trois religieuses italiennes, en septembre 2014. Des milliers de personnes sont
descendues dans la rue pour fêter sa libération sous caution, le 19 février. © ESDRAS NDIKUMANA / AFP

 

 Le président dans une colère noire

"Le troisième mandat ne peut devenir constitutionnel que si l’anticonstitutionnalité du premier est reconnue", conclut le rapport confidentiel présenté le 13 février par le Service national des renseignements (SNR) et dont les conclusions, alarmantes pour le régime et la stabilité du pays, ont mis le président dans une colère noire. Son initiateur, le général Godefroid Niyombare, a été limogé dans la foulée, creusant un peu plus le fossé entre les supporters du chef de l’État et les autres au sein du CNDD-FDD. Le 25 février, il a été remplacé par le général Étienne Ntakarutimana, fidèle parmi les fidèles de Nkurunziza, jusqu’alors inconnu du grand public.

Parmi les rumeurs qui enflent à Bujumbura, celle qui inquiète le plus concerne le retour aux affaires du très controversé général Adolphe Nshimirimana.

Déjà, nombre d’observateurs craignent une reprise en main musclée du parti, de l’armée et de la police. Parmi les rumeurs qui enflent à Bujumbura, celle qui inquiète le plus concerne le retour aux affaires du très controversé général Adolphe Nshimirimana. Ancien chef du SNR, cité dans toutes les affaires troubles du régime – de l’incendie du marché central, début 2013, jusqu’aux combats contre des rebelles dans la province de Cibitoke, qui ont fait une centaine de morts en décembre 2014 -, cet homme de l’ombre avait dû s’effacer en novembre devant un Niyombare de nouveau en grâce auprès du chef de l’État après plusieurs années de placard. "C’était alors un bon moyen pour Nkurunziza de donner quelques gages aux colombes de son parti ainsi qu’à la communauté internationale", explique un diplomate.

Sauf que le nouveau patron du SNR devient vite incontrôlable pour le président, qui n’a d’autre choix que de le démettre de ses fonctions pour lui faire payer son affront. La décision aurait été prise par le premier cercle du président, ce quarteron de généraux issus du maquis et qui tirent les ficelles du régime, pour leur plus grand bénéfice à tous. À commencer par Nshimirimana, "le roi de Kamenge" – un quartier hutu très populaire du nord de la capitale -, pressenti pour prendre la tête de l’armée. "Cela annoncerait un durcissement du régime", redoute Agathon Rwasa, l’un des principaux leaders de l’opposition, probable adversaire de Nkurunziza en juin sous les couleurs des Forces nationales de libération (FNL).

D’abord décidé à jouer la montre en officialisant sa candidature le plus tard possible, Nkurunziza va devoir sortir du bois plus tôt qu’il ne le pensait. Repoussé depuis plusieurs mois, le congrès du CNDD-FDD, qui doit désigner le candidat de la majorité, a été annoncé pour le 7 mars puis à nouveau reporté. Faute d’adversaires et puisqu’il a refusé le principe même d’une élection primaire, il ne fait aucun doute que Nkurunziza sera adoubé pour représenter une nouvelle fois son parti. Et ce n’est pas la Cour constitutionnelle, noyautée par ses hommes, qui devrait l’en empêcher. "Tout est bloqué, même au sein du parti. Il n’y a que la rue qui pourrait l’obliger à renoncer", estime Richard Nimbesha.

Godefroid Niyombare jouit d’un prestige certain dans l’armée

La rue ? Celle-ci a montré, ces derniers jours, qu’elle pouvait prendre son destin en main. N’est-ce que la première de ces "manifestations spontanées" mentionnées par la note du SNR ? Beaucoup le croient depuis que le document a fuité et n’hésitent pas à envisager un scénario burkinabè à Bujumbura. Quel serait alors le rôle de l’armée, sachant que Godefroid Niyombare jouit d’un prestige certain dans une institution dont il a été le premier chef d’état-major d’origine hutue en 2009 ? "L’armée est derrière le Burundi, pas derrière un Burundais en particulier", a tenu à préciser, dernièrement, le commandant de la IIe région militaire. Comme un avertissement au chef de l’État, garant d’une Constitution qu’il chercherait à contourner ?

À moins que, conscient du tollé qu’il risque de provoquer en s’obstinant, Nkurunziza ne sorte dans les prochaines semaines un dauphin de sa manche. Le nom de l’ancien commandant en chef de la Mission de l’Union africaine en Somalie (Amisom), Silas Ntigurirwa, revient avec insistance. "Encore un général. Les années de transition sont dernières nous. Il faut tourner la page et passer à un régime civil normal", demande l’opposant François Bizimana. Et avec lui une majorité de Burundais qui semblent aujourd’hui n’aspirer qu’à vivre en paix, lassés par des décennies de violences.

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