Politique

Procès Karim Wade : un vrai-faux « Watergate » à la CREI

Karim Wade, le 31 juillet 2014 à Dakar. © DR

Un enregistrement des délibérations secrètes des magistrats jugeant Karim Wade et ses complices secoue le landerneau sénégalais depuis hier. Le technicien qui l'aurait capté risque gros, mais, en vérité, de cassette il n'existe guère... La "gorge profonde" du procès Wade a déjà fait pschiit !

Depuis la mise en délibéré du jugement contre Karim Wade et ses neuf complices présumés, le 19 février, on pensait en avoir fini avec les multiples rebondissements ayant émaillé ce procès emblématique de la traque aux biens mal acquis. Pourtant, depuis jeudi matin, la presse sénégalaise fait ses choux gras d’un “Watergate” qui impliquerait un technicien de palais de justice de Dakar ainsi que l’un des principaux avocats de l’ancien ministre du Ciel et de la Terre, Me Seydou Diagne.

Selon les quotidiens du 5 mars, cet électricien, notamment chargé de la maintenance du système de sonorisation de la salle n°4 du tribunal, où se tenaient les audiences de la Cour de répression de l’enrichissement illicite (CREI), aurait procédé à des enregistrements clandestins des délibérations – secrètes – de la Cour, qu’il aurait monnayées au pool d’avocats de Karim Wade. Certains journaux vont même jusqu’à affirmer qu’Abou Alphonse Dia aurait enregistré, à l’insu des magistrats, le délibéré du jugement – lequel confirmerait, selon les journalistes les plus audacieux, les 7 années de prison requises contre Karim Wade par le Parquet.

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Un scénario d’autant plus improbable que depuis la clôture des audiences, les magistrats délibèrent à la CREI, au Point E, et non dans l’enceinte du palais de justice où officie Abdou Dia. Ce vendredi matin, les médias ont donc changé leur fusil d’épaule, certains précisant qu’en réalité, ces enregistrements auraient porté sur les délibérations concernant les exceptions de procédure invoquées en début de procès. Une hypothèse là encore contredite par les auditions de la Direction des investigations criminelles (DIC) et par la simple logique (les exceptions ayant été jointes au fond, elle n’ont pas fait l’objet de délibérations), qui permettent de retracer comment les manquements avérés d’un modeste technicien ont pu accoucher d’un vrai-faux scandale judiciaire.

Les enregistrements clandestins d’Abou Alphone Dia

Les ennuis d’Abou Alphone Dia débutent le 27 février. Ce jour-là, cet électricien de 28 ans affecté à la Division de la maintenance du palais de justice est convoqué par son supérieur, Farba Cissé, au secrétariat général du ministère de la Justice. Dans le bureau, l’accusation fuse sans préavis: a-t-il enregistré, à leur insu, les délibérations des magistrats de la CREI pour les remettre ensuite aux avocats de Karim Wade? L’intéressé nie les faits, reconnaissant connaître deux des avocats de Karim Wade mais précisant qu’il n’a jamais procédé au moindre enregistrement des audiences ni des délibérés de la CREI.

Avec son autorisation, les policiers procèdent à une perquisition à son domicile, qui leur permet de mettre la main sur un ordinateur portable, un disque dur externe et une clé USB, lesquels seront transmis à la Brigade de lutte contre la cybercriminalité pour expertise. Dans le même temps, une réquisition est adressée à la Sonatel pour retracer les appels de l’un de ses téléphones portables. Le résultat est sans appel : contrairement à ce que le technicien avait d’abord prétendu, il a bien enregistré clandestinement certaines audiences de la CREI. Constatant, selon son propre terme, qu’il a été “confondu”, ce dernier reconnaît avoir capté sans autorisation certaines audiences de la CREI – par intérêt personnel se justifie-t-il. “C’est un manquement, car cela ne peut se faire qu’avec l’autorisation de la Cour, analyse un avocat dakarois. Mais ce n’est pas pour autant une infraction pénale.” Autrement dit, si Dia est susceptible de subir une sanction professionnelle, il n’aurait pas commis de délit.

Un électricien et des avocats

Quant aux coups de téléphone passés avec deux avocats de Karim Wade entre le 1er décembre 2014 et le 20 février 2015, l’intéressé se justifie en disant qu’il a fait leur connaissance depuis le début du procès et qu’il leur arrivait d’échanger des salutations ou des appels anodins. De même, affirme-t-il, il a eu des échanges avec trois avocats de l’Etat du Sénégal, Mes Yerim Thiam, Aly Fall et Samba Biteye. Mais tout au long de ses auditions devant la DIC, Dia conteste avoir jamais remis à l’avocat Seydou Diagne le moindre enregistrement d’une audience de la CREI, a fortiori d’un délibéré. Le dernier appel controversé, le 20 février, date d’ailleurs du lendemain de la clôture du procès. On voir mal comment le délibéré du jugement aurait pu être rendu 24 heures plus tard et transmis à la défense. Par ailleurs, aucun élément du dossier ne fait état d’une rencontre physique ni d’un échange de mails entre l’électricien et la défense.

L’hypothèse d’un enregistrement des délibérés est d’ailleurs techniquement improbable, comme le confirmera devant la DIC le supérieur d’Abou Dia, Farba Cissé. La salle des délibérés de la CREI était inaccessible – sauf autorisation expresse – à ce simple technicien, et elle n’était pourvu d’aucun matériel de sonorisation. Il lui aurait donc fallu dissimuler un appareil enregistreur à l’insu des magistrats puis le récupérer pour prétendre informer quiconque des délibérés tenus en cours d’audience. Pour Me Seydou Diagne, qui préfère désormais réserver ses déclarations à son bâtonnier, l’affaire est absurde et témoigne d’une volonté de jeter l’opprobre sur la défense du fils de l’ancien président.

Montée en épingle à la va-vite, à la veille du jugement tant attendu, l’affaire Abou Dia, si elle n’a rien d’un Watergate sénégalais, risque fort de valoir à l’imprudent technicien un séjour en détention. Le temps que ses enregistrement litigieux soient exploités par un juge d’instruction.

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