Politique

Malcolm X : retour sur la vie d’un leader de génie

| Par Jeune Afrique

50 ans après son mystérieux assassinat, le 21 février 1965, « Jeune Afrique » revient sur le parcours hors du commun du leader charismatique des Blacks Muslims (Musulmans noirs). .  

« Le prix pour faire que les autres respectent vos droits humains est la mort« . Cette célèbre déclaration de Malcolm X raisonne, a posteriori, comme la lettre posthume d’un homme qui avait admis que le combat qu’il menait impliquait nécessairement une mort prématurée.

Le 21 avril 1965, celui qui porta haut les couleurs de la cause noire américaine est brutalement abattu devant une centaine d’auditeurs réunis pour sa dernière conférence publique au cœur du ghetto noir d’Harlem. Le corps criblé de balles, Malcom X s’écroule : un homme s’effondre, mais un mythe prend vie.

Tout au long de son parcours politique, Malcolm Little,- nom attribué à ses ancêtres par leur maître esclavagiste et qu’il abandonna au profit d’un X – n’aura eu de cesse de combattre l’Amérique ségrégationniste.

Dangereux concurrent

Fondateur de la Mosquée d’Harlem aux côtés de son mentor Elijah Mohamed, créateur du mouvement Organisation of Afro-American Unity (OAAU), son sens de la communication et sa capacité à mobiliser les foules font rapidement de lui l’un des leaders incontestés de la communauté noire.

Mais ses engagements lui valent également des inimitiés : l’appareil d’Etat américain est ulcéré par ses appels à la « résistance » et à « l’auto-défense » et ses prises distances avec Elijah Mohamed et la Nation of Islam, dont il devient progressivement un dangereux concurrent, le fragilisent au sein de sa propre communauté.

Marquée par plusieurs rebondissements, l’enquête sur son assassinat aboutira à l’arrestation de Thomas Hagan, un militant de Nation of Islam. Mais des zones d’ombres continueront à planer sur les multiples ramifications qui auront conduit à sa mise à mort. À l’occasion de la commémoration du cinquantième anniversaire de sa disparition, Jeune Afrique revient sur les grandes étapes de sa vie et de son combat. 

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Samir Hamma

>> Lire l’article paru dans Jeune Afrique en février 1965 :

Qui a tué Malcolm X ? 

       

     Jeune Afrique – Février 1965

 Il était difficile, en cette nuit du dimanche 21 février ou Malcolm X fut abattu, de trouver un seul Noir dans les rues de Harlem pour qui l’assassinat du leader de « l’Organisation de l’Unité Afro-américaine » n’apparut pas comme le résultat d’une grande conspiration à laquelle ni la police de New York, ni le FBI n’étaient étrangers.

Pendant plus de cinq heures, dans le ghetto noir de New York, j’ai Interrogé plus de 50 Noirs, vieux et jeunes, femmes et hommes. Tous affirmaient que, compte tenu de la responsabilité directe de l’organisation noire rivale « Black Musilms » (les Musulmans noirs) d’Elijah Muhammad, le meurtre de Malcolm X avait eu lieu dans des circonstances suffisamment étranges pour susciter de graves soupçons à l’égard des responsables « blancs » du maintien de l’ordre et de la sécurité dans le pays. 

« J’étais là avec mon mari, m’a dit une jeune femme, Mme Patricia Robinson, parce que nous connaissions bien Malcolm. Nous avions un singulier pressentiment en nous rendant à sa conférence, d’où notre décision de ne pas emmener nos enfants. Ce qui nous a le plus frappé en arrivant à l’AudIbon Ball, ce fut l’absence de policiers. Généralement, on en trouve des dizaines lorsque de telles réunions ont lieu à Harlem. Comment expliquer leur absence ce jour-là, alors que tout le monde savait que la vie de Malcolm était en danger, surtout après l’explosion qui avait détruit sa maison une semaine plus tôt ? Malcolm avait averti les policiers du danger qui le menaçait. Il leur avait communiqué les noms de ceux qu’il soupçonnait de conspirer contre sa vie. Lorsque les assassins ont commencé à tirer sur Malcolm, Il n’y avait qu’un seul policier à la porte I ».        

 
26 mars 1964, date de la première et de l’unique rencontre entre Malcolm X et Martin Luther King, à Washington.
© Wikipedia cc.

Au quartier général de l’organisation de Malcolm X, à l’Hôtel Theresa, j’ai longuement parlé à son ami et confident James Shabbazz.

« Vous me demandez pourquoi on en voulait tellement à Malcolm X. Il est vrai que notre organisation ne date que d’un an et que nos partisans manquent de discipline. Notre force est dans notre programme dynamique et notre action directe auprès des masses noires. La différence qui nous sépare essentiellement des Black Musilms d’Elijah Muhammad est notre manière d’envisager et d’aborder le problème de la lutte des Noirs. Nous sommes des musulmans, mais nous ne croyons pas que la lutte pour réaliser les objectifs de la révolution des Noirs aux USA doit être strictement religieuse. Notre mouvement est d’abord politique. Ce n’est pas par le séparatisme, comme le prêche Elijah Muhammad, que nous accomplirons notre mission. Pour vaincre, il nous faut l’action, l’action directe et dynamique partout où elle sera nécessaire. Comme l’a si bien dit Malcolm X il y a deux mois, nous avons besoin d’un mouvement Mau-Mau aux USA, au Mississippi comme au cœur même de New York, en Alabama comme à Washington. N’est-il pas étrange que les blancs ne parlent de violence que lorsqu’il s’agit des Noirs qui luttent pour leurs droits et manifestent pour leur égalité ? La violence des Blancs, elle, est toujours ignorée, malgré les matraques, les chiens, la torture ».

C’est parce qu’en réalité, Malcolm X était un symbole en face des oppresseurs et de leurs faux prophètes qu’il a été abattu. L’ancien commissaire de la police de New York, Steve Kennedy, n’a-t-il pas dit en 1957 : « Malcolm X a trop de pouvoir pour un seul homme » ?

Qui est Malcolm X ?

Tout ce qui a été écrit sur le passé de Malcolm X est vrai. C’est un passé de violence, de haine et de prison. Il a été, en fait, le produit d’une société où le Noir vivait dans des conditions atroces d’exploitation, d’oppression et de discriminations de toutes sortes. Né il y a 38 ans d’une pauvre famille d’Omaha (Etat du Nebraska), il a été témoin dès les premières années de son enfance de la terreur répandue par le Ku-Klux-Klan.

Je vis comme si j’étais déjà mort

« En fait, devait-il un jour me raconter, j’ai connu ces « diables blancs » lorsque j’étais encore dans le ventre de ma mère. Mon père était noir, mais ma mère, dont la propre mère avait été violée par un blanc, avait la peau si claire qu’elle aurait pu passer pour une blanche. Je hais chaque goutte du sang blanc que je possède ; c’est le sang d’un homme qui a violé… « .

Lorsque la famille s’enfuit à Lansing, dans l’Etat du Michigan, sa maison fut brûlée et son père lynché. Le jeune Malcolm Little quitta sa maison et se réfugia à Harlem. Pendant plus de six ans, sous le nom de BIg Red (Il avait des cheveux roux), il vécut de la traite des blanches, de trafic de stupéfiant, d’escroquerie ; puis ce fut l’attaque d’une banque de Boston. Arrêté à l’âge de 22 ans, il fut envoyé en prison, d’où il sortit en 1952. C’est en prison qu’il se convertit à la doctrine du « Messager ». Cinq ans plus tard, il devenait son porte-parole à New York, et graduellement le numéro 2 de l’organisation. Mais dans la mesure où sa puissance s’accroissait à New York, où il avait réussi à convertir des milliers de Noirs à la doctrine du « Messager », des rivalités éclatèrent d’abord entre lui et certains de ses « frères ». Puis avec Elijah Muhammad lui-même.

Lorsque le président Kennedy fut assassiné, une déclaration malencontreuse de Malcolm X laissant entendre que l’ancien président américain « méritait  » ce qui lui était arrivé (« les poulets se rôtissent entre eux »), lui valut une violente admonestation. Malcolm démentit son propos : « Tout ce que j’ai voulu dire, rectifia-t-il, c’est que le climat de haine qui existait dans le pays, devait inévitablement aboutir à un tel acte… « . Le démenti venait trop tard.

Une action limitée

Elijah Mohammed suspendit Malcolm X, lui interdisant formellement toute déclaration et toute activité. Mais ceux qui connaissaient bien Malcolm savaient qu’il ne resterait pas longtemps inactif : quatre-vingt-dix jours, exactement.
En mars 1964, Il annonça qu’il se rendait à la Mecque pour étudier l’Islam, le « véritable Islam ». A son retour, il lança un nouveau mouvement, cette fois essentiellement politique : « L’organisation de l’unité afro-américaine ». Il entreprit aussi une grande tournée en Afrique et assista à la conférence africaine au sommet du Caire, en juillet dernier. Là, il consolida ses rapports avec plusieurs chefs d’Etats africains qui le reçurent longuement et discutèrent avec lui de l’avenir de la lutte des Noirs américains : « J’ai compris alors, m’a-t-il a confié un jour au Caire, que notre mouvement aux USA est une partie Intégrante de la lutte que tous les peuples colonisés ou récemment indépendants d’Afrique et d’Asie mènent contre l’Impérialisme et le néo-colonialisme. J’ai compris que l’issue de notre lutte serait largement Influencée par l’évolution de la situation Internationale et qu’en établissant une coopération étroite entre les Noirs américains et ces pays, nos progrès seraient communs… Je dois beaucoup à Elijah Muhammad, car il m’a aidé à m’arracher à la vie que je menais alors. Mais son mouvement ne va pas suffisamment loin et son action est limitée. Au lieu d’organiser les masses noires, de les encadrer et de les lancer dans la révolution noire. Il contribue à les atrophier par les rituels d’une prétendue religion qu’il appelle Islam mais qui n’a rien à voir avec le véritable islam ». Dès lors, la cassure était totale et la lutte ouverte entre les deux organisations.

La dernière interview

Trois Jours avant son assassinat, Malcolm X m’avait invité à déjeuner. Cet homme aux yeux intelligents derrière des lunettes de myope, m’est apparu ce jour-là particulièrement nerveux. D’habitude calme et agréable dans les conversations privées, avec une pointe d’humour qui ne l’abandonnait jamais, Malcolm X semblait très agité.

Excellent orateur, Il semblait chercher ses mots : « Non. je n’ai pas peur de toutes ces menaces que je reçois des Frères d’Elijah Muhammad. Mais, je sais qu’ils sont décidés. Après tout, je suis celui qui leur a enseigné la détermination. Je vis désormais comme un homme marqué, comme si j’étais déjà mort. Car tous ceux qui ont quitté le mouvement, ont été battus jusqu’à l’infirmité ou éliminés. Nous en savons trop sur l’activité du prophète (Elijah) et de ses collaborateurs. Cette crise finira inévitablement par la violence… Pourquoi ils m’en veulent tellement ? Tout simplement parce que j’étais dévoué corps et âme à Elijah et que j’ai entraîné derrière mol des milliers d’adeptes. En quittant le mouvement, j’ai semé le doute dans les esprits et cela, l’homme de Chicago (Elijah), ne le pardonne pas.

« Je connais les noms des frères qui ont reçu pour mission de m’abattre. J’ai donné moi-même leurs noms à la Police. Mais qu’a-t-elle fait pour prévenir la violence ? Je me le demande… « .
                                                 

Le 21 février 1965, Malcolm X est assassiné par balles alors qu’il tenait un meeting dans le ghetto d’Harlem à New-York. © Wikipedia cc.

Malcolm X se tut, puis comme s’il se parlait à lui-même, il poursuivit : « Et pourtant, Allah sait combien II reste à faire pour que les noirs réussissent leur révolution. Ce que l’Afrique m’a appris durant ma dernière tournée de 5 mois, c’est l’étendue de nos intérêts communs. Notre victoire devra passer nécessairement par les péripéties qu’ont connues tant de pays africains. Si nous voulons que notre victoire soit réelle, il faudra qu’elle suive le processus qu’elle a suivi dans les pays qui ont obtenu une indépendance réelle. L’indépendance arrachée par une lutte nationale organisée et disciplinée est beaucoup plus sûre que celle qui a été accordée avec tant de réserves à d’autres.

« Et c’est ainsi que je conçois la révolution des Noirs américain. Ils doivent décider eux-mêmes, s’ils veulent une victoire limitée et aléatoire ou une victoire réelle et complète. » Je suis musulman. Mais je sais aussi que ce n’est pas dans les mosquées que nous remporterons notre victoire: c’est dans les rues et les villes, côte à côte avec ceux. blancs compris, qui veulent débarrasser le pays de ce racisme qui le ronge. Mol aussi, j’étais un raciste, mais j’ai appris et j’ai compris… « .

« Si le périple africain que je viens d’entreprendre m’a appris quelque chose, c’est combien notre lutte s’identifie avec celle que mènent les Africains, au Nord comme au Sud du Sahara, qu’il s’agisse de l’Angola, de l’Afrique du Sud, de la Rhodésie ou du Congo. Tout comme d’ailleurs elle s’identifie à celle des hommes et femmes de couleur en Asie. Si j’ai éprouvé un sentiment de fierté au lendemain de l’explosion de la bombe atomique chinoise, c’est parce qu’il s’agissait d’un pays qu’on n’a cessé de qualifier de « sous-développé » et contre lequel se dressent aujourd’hui tant de « puissances » blanches »… »

Dans un article qu’il publia il y a quelques mois, dans le journal américain « Saturday Evening Post », Malcolm X écrivait: « Je rêve qu’un jour histoire me considère comme l’un de ceux qui auront sauvé l’Amérique d’une catastrophe grave, peut-être fatale… « .

En tombant sous les balles des assassins. Malcolm X n’a eu ni l’occasion.ni le temps de mener è bien l’action qu’il lui semblait urgent et indispensable d’entreprendre pour prévenir la catastrophe.
 
Simon MALLEY

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