Politique

Terrorisme : la communication de Boko Haram à l’âge de « réseaux » ?

Capture d'écran diffusée par Boko Haram sur Twitter. © DR

Boko Haram est entré dans une nouvelle ère de sa communication. À l'instar de l'État islamique, le groupe terroriste nigérian utilise désormais les réseaux sociaux pour diffuser sa propagande, y compris en français et en anglais et à travers des vidéos de plus en plus sophistiquées. Décryptage.

Les terroristes de l’État islamique ont fait des émules. Depuis peu de temps, Boko Haram (qui signifie, faut-il le rappeler : "l’éducation occidentale est un pêché"…) semble avoir copié la stratégie de communication d’Abubakar al-Baghdadi et s’éloigne peu à peu des méthodes plus traditionnelles. Le 2 mars, le groupe nigérian a notamment annoncé sur Twitter, en français, anglais et arabe, la sortie prochaine d’une vidéo concernant le "sort réservé aux espions", qui aurait été tournée près du village de Monguno, pris par le jihadistes le 26 janvier et situé à 135 kilomètres au nord de Maiduguri, dans l’État de Borno.


Capture d’écran diffusée par Boko Haram sur Twitter. Le compte a été supprimé depuis.

Une diffusion sur le réseau social américain qui est symptomatique de l’évolution fulgurante de Boko Haram depuis quelques mois. Auparavant, ses vidéos, de qualité médiocre, étaient distribuées sur CD-Rom ou clés USB à des correspondants d’organes de presse, comme au temps d’Oussama Ben Laden. Forcément lentes à parvenir aux agences, elles montraient la plupart du temps le leader Abubakar Shekau dans de longs monologues, dont la teneur et le montage nuisaient à la compréhension du message, même traduits.

>> Lire aussi : "Boko Haram, la tactique du boucher"

Les choses ont bien changé depuis la fin de 2014, avec la création d’une véritable cellule de communication, baptisée "Urwatu al-Wuqta" (littéralement "l’anse la plus solide", qu’on peut traduire par "la voie la plus fiable"). Présent sur Twitter en plusieurs langues, recréant un compte chaque fois que le réseau supprime le précédent, Boko Haram s’est professionnalisé.


En quelques jours, le compte Twitter, supprimé depuis, avait acquis plusieurs milliers de followers

Outre son opération du 2 mars, le groupe terroriste a également rendu publique, le 21 février, une autre vidéo de plus de treize minutes. Au menu : des combats, des ralentis, des exhibitions de matériel ou des mises en scène d’exécution de prisonniers. Toute la scénographie semble calquée sur celle de l’État islamique.


Capture d’écran de la vidéo diffusée par Boko Haram le 2 mars.

"Ils reprennent désormais les chants officiels de l’EI", explique David Thompson, le journaliste de RFI spécialiste des mouvements jihadistes. "Le porte-parole, que l’on a découvert récemment, a même utilisé une formulation signifiant "État islamique d’Afrique" ou "État de l’islam en Afrique" pour désigner son mouvement, ce qui est significatif", ajoute-t-il.

Allégeance médiatique à l’État islamique ?

Y a-t-il plus ? L’État islamique a-t-il envoyé des "experts" afin de remettre à niveau la communication du groupe nigérian ? Si la volonté de rapprochement, au moins médiatique, est évidente, l’allégeance n’est pas officielle. Boko Haram pourrait simplement avoir pris conscience de son retard et décider lui-même de prendre exemple sur l’EI.

Rien ne prouve, pour le moment, que des contacts aient eu lieu au niveau des états-majors et qu’il y ait eu des échanges de combattants, comme c’est en revanche le cas entre les groupes libyens et ceux présents en Syrie et en Irak. Mais la présence des Nigérians dans la région du lac Tchad, au niveau des voies de contrebande et de trafics d’armes, a vraisemblablement internationalisé leurs contacts et leurs méthodes.

Enfin, leurs conquêtes territoriales leur ont sans doute permis, sur un plan plus technique, d’accéder à des territoires mieux connectés à Internet. Les vidéos ont donc également pu être montées à l’étranger à partir d’images tournées sur place et envoyées via le web.

Objectif recrutement ?

En construisant une cellule de communication plus "professionnelle", ce n’est pas seulement dans la diffusion de l’information, via Twitter notamment, que Boko Haram monte d’un cran. Il passe également un cap dans le recrutement, en utilisant les langues françaises et anglaises, parlées en Afrique centrale et de l’Ouest ou en Europe.

"Le fait qu’il s’exprime en français révèle clairement que l’objectif est d’être compris par ses ennemis francophones dans la région [Tchad, Niger, Cameroun, NDLR] mais aussi d’envoyer un message et d’attirer des combattants", explique David Thompson. On sait notamment qu’une des principales cibles du groupe terroriste dans ce domaine et la région du nord du Cameroun.

Il y aurait déjà des effets : là où Boko Haram était une source de moquerie il y a quelques mois, il est devenu un groupe auquel les jihadistes français accordent désormais de la crédibilité et de l’importance. La vidéo diffusée le 2 mars sur le sort réservé aux espions a d’ores et déjà été vue près de 30 000 fois sur la plateforme "sendvid", à l’heure où cet article est rédigé, le 3 mars. Et ce n’est qu’une des versions disponibles, certaines ayant été supprimées.

___________

Par Mathieu OLIVIER

Déjà 250 000 inscrits !
NEWSLETTER

Recevez chaque jour par email,
les actus Jeune Afrique à ne pas manquer !

Votre magazine JEUNE AFRIQUE

consultable sur smartphone, PC et tablette

Couverture

Profitez de tous nos contenus exclusifs en illimité !

Abonnez-vous à partir de 7,99€

Déjà abonné(e) ? Accédez au kiosque

Abonnez-vous à la version papier

Fermer

Je me connecte