Défense

Michel Kafando : « Ce ne sont pas les militaires qui commandent » au Burkina

Il y a encore trois mois, Michel Kafando était un inconnu.

Il y a encore trois mois, Michel Kafando était un inconnu. © PIUS UTOMI EKPEI / AFP

On croyait Michel Kafando, le président de la transition du Burkina, condamné à jouer les seconds rôles en attendant les élections. C’est pourtant son Premier ministre, le lieutenant-colonel Zida, qui est en difficulté, pas lui, diplomate quasi inconnu il y a encore trois mois.

Lorsque son nom est sorti du képi des militaires en novembre 2014, personne ne donnait cher de sa peau. À première vue, Michel Kafando, diplomate retraité, inconnu du grand public, ne pesait pas bien lourd face au lieutenant-colonel Zida, patron de l’après-Compaoré nommé à la tête du gouvernement de transition. Dans le binôme bancal qu’il était appelé à former avec le Premier ministre, le président était perçu comme le maillon faible.

Puis les semaines ont passé. Kafando s’est peu à peu fait à son costume de chef d’État. De Dakar à Addis-Abeba, son expérience diplomatique, accumulée sur son fauteuil d’ambassadeur du Burkina Faso auprès des Nations unies, de 1981 à 1982 puis de 1998 à 2011, a fait mouche. Ceux qui ont eu à le croiser le qualifient volontiers de "compétent" et de "rigoureux".

À 72 ans, cet homme solidement charpenté a progressivement imposé l’image d’un président au-dessus de la mêlée. À Zida la gestion des affaires quotidiennes, à lui les grandes orientations devant mener au but ultime de la transition : l’organisation des élections fixées au 11 octobre prochain (et auxquelles il ne pourra pas se présenter). Longtemps tenu à l’écart des sujets militaires, réservés à son chef de gouvernement, Michel Kafando a été contraint de s’y intéresser, le 4 février dernier, pour sauver la tête de ce dernier face au très puissant régiment de sécurité présidentiel (RSP). Le tandem est désormais rééquilibré : le chef de l’État devait sa nomination à Zida, Zida lui doit aujourd’hui son maintien en poste.

Détendu et courtois, le président du Faso a répondu à toutes nos questions. Certaines l’ont gêné, comme celles sur la réouverture des affaires Sankara et Zongo. D’autres révèlent une personnalité réfléchie qui n’hésite pas à remettre à l’ordre du jour certains leitmotivs sankaristes ("il faut que le Burkina soit réaliste et vive à la hauteur de ses moyens"). Sans s’attarder sur le fait que, dans les années 1980, c’est plutôt du côté de la contre-révolution que son coeur penchait.

Jeune Afrique : Le 4 février, le régiment de sécurité présidentiel (RSP) a engagé un bras de fer avec le Premier ministre Isaac Zida et a réclamé sa démission. C’est la crise la plus grave traversée par la transition depuis sa mise en place…

Michel Kafando : Il y avait en fait déjà eu une première crise, le 30 décembre 2014. Le lieutenant-colonel Zida, qui est aussi ministre de la Défense, avait fait des promesses pour la désamorcer [l’une d’elle concernait le choix du chef d’état-major particulier du chef de l’État, un poste très convoité]. À l’expiration du délai, les troupes se sont impatientées. Pour ma part, j’ai réuni les chefs militaires pour leur parler le langage de la raison et pour leur enjoindre de reprendre les négociations avec le Premier ministre. J’ajoute que j’ai décidé de créer une commission qui sera chargée de plancher sur le rôle futur du RSP. J’attends ses conclusions.

Les revendications du RSP ont été acceptées. Cela signifie-t-il que c’est lui qui dirige le Burkina aujourd’hui ?

Ses revendications ont été acceptées, c’est vrai, mais cela ne signifie pas que le RSP jouera, de ce fait, un rôle prépondérant, loin s’en faut ! Vous avez vu que, le 7 février, la classe politique, la société civile et les forces vives ont réclamé sa dissolution pure et simple.

Quel a été le rôle de Gilbert Diendéré, le patron du RSP, durant ces jours de crise ? Faut-il lui confier des fonctions au sein du régime de transition dans les semaines à venir ?

Le général Diendéré a participé aux négociations, au même titre que les autres généraux. Pour les fonctions à lui confier, je suis en train d’étudier la question.

En décembre, lors d’une conférence de presse, vous avez assuré que vos relations avec le Premier ministre étaient bonnes. Est-ce toujours le cas ?

C’est toujours le cas, et je ne sais pas pourquoi vous, les journalistes, vous vous acharnez sur ce sujet. Tout a été dit sur cette question-là, et cela me fait rire que l’on y revienne tout le temps.

Il faut savoir reconnaître ses erreurs pour pouvoir les corriger, et le faire avec discernement, sans se livrer à une chasse aux sorcières.

Vous êtes à la tête de la transition depuis maintenant trois mois. Qu’est-ce qui est le plus difficile au poste qui est le vôtre ?

C’est sans doute de faire comprendre à la population qu’il faut être patient. Lorsqu’un pouvoir est issu d’une insurrection comme c’est le cas au Burkina Faso, les gens ont tendance à penser que la transition doit vite régler tous les problèmes. Or il a d’abord fallu restaurer la continuité de l’État, qui s’était arrêté pendant deux semaines, faire redémarrer l’économie, assurer la sécurité des Burkinabè… Mais les jeunes voulaient que l’on aille vite, que l’on procède à des limogeages et à des arrestations, que l’on empêche tous ceux qui étaient liés à l’ancien régime de continuer à jouer un rôle. Nous avons passé beaucoup de temps à expliquer ce que nous faisions. Aujourd’hui, il y a encore un peu de contestation, mais c’est normal compte tenu de ce que nous avons traversé.

La rue a tout de même déjà obtenu la tête de deux ministres, Adama Sagnon et Moumouni Diéguimdé. Tous deux ont été contraints à la démission…

C’est parce que nous avions déjà été soumis à la même pression pour former rapidement un gouvernement – je vous l’ai dit, la rue est toujours pressée. Nous avons donc été obligés de faire appel à des gens dont nous n’avions pas forcément pu vérifier la crédibilité. Il s’est avéré par la suite que certains s’étaient plus ou moins compromis avec l’ancien régime. Avouez que ce n’est pas facile, lorsque vous arrivez au pouvoir dans de telles circonstances, d’être sûrs des gens avec lesquels vous composez ! Nous avons donc procédé à des ajustements, mais ce n’est pas une honte que de reculer. Il faut savoir reconnaître ses erreurs pour pouvoir les corriger, et le faire avec discernement, sans se livrer à une chasse aux sorcières.

Les attentes en matière de lutte contre la corruption sont très fortes. Faut-il, par exemple, demander des comptes à François Compaoré, le frère de l’ancien président, ou à sa belle-mère, Alizéta Ouédraogo, deux piliers de l’ancien régime soupçonnés d’avoir mis la main sur des pans entiers de l’économie ?

Nous ne pouvons juste montrer des gens du doigt et dire qu’il faut les arrêter. Il faut avoir des preuves pour agir, et c’est pour cela que nous procédons actuellement à des audits de certaines administrations et des grandes entreprises publiques. Nous avons également nommé un contrôleur général d’État, Luc Marius Ibriga, un professeur qui a participé activement à l’insurrection. Il a commencé à enquêter.

La justice était aux ordres de l’ancien régime. Comment la rendre indépendante ?

Nous avons trouvé un appareil judiciaire en mauvais état. Il y a beaucoup de procédures à revoir. Des états généraux de la justice vont se tenir fin mars et, dans ce cadre-là, nous verrons quelles sont les réformes à entreprendre.

Doit-on en déduire que les dossiers Sankara [le chef de la révolution burkinabè tué en 1987] et Zongo [un journaliste assassiné en 1998], dont vous aviez annoncé la réouverture, vont devoir attendre ?

Ce sont des sujets dont je ne veux pas avoir à reparler encore et encore. Laissez-moi seulement vous dire que nous sommes dans deux cas de figure différents. Dans le cas de l’affaire Zongo, il faut reprendre l’enquête, alors que dans le dossier Sankara, la famille a déjà porté plainte. L’affaire est désormais dans la voie contentieuse.

Les élections auront lieu le 11 octobre. Le fichier électoral pourra-t-il être mis à jour d’ici là ?

Oui, puisqu’il suffit de mettre à jour le fichier existant, qui ne pose pas de problème particulier, pour tenir compte par exemple des enfants qui arriveront à majorité au moment du scrutin. Ce travail va se faire très rapidement, sans doute d’ici à la fin du mois de février.

Quel est le budget prévu pour les élections ?

L’estimation avoisine les 60 milliards de F CFA [environ 90 millions d’euros] pour la présidentielle et les législatives. Le gouvernement pourra mettre 25 milliards sur la table. Pour le reste, nous pensons que réunir les 35 milliards manquants ne sera pas trop difficile compte tenu des promesses que nous ont faites nos partenaires bilatéraux et les institutions financières internationales.

Fin janvier, en marge du sommet de l’Union africaine à Addis-Abeba, vous avez choisi de dévoiler votre salaire mensuel devant la communauté burkinabè [1,5 million de F CFA par mois]. Pourquoi ?

Il faut que le Burkina soit réaliste et vive enfin à la hauteur de ses moyens. Nous ne sommes pas riches au point de nous permettre des dépenses qui ne se justifient pas.

Parce que les gens attendent de nous davantage de transparence et que je n’ai rien à cacher. D’une manière générale, les membres de la transition ont dû s’accommoder de salaires beaucoup plus modestes que ce qui était fait avant, et nous sommes en train de prendre des mesures pour réduire le train de vie de l’État. Les fins d’année sont, par exemple, des périodes où l’on organise traditionnellement beaucoup de dîners et de réceptions officielles dans les ministères et dans les entreprises publiques. Mais tout cela a été supprimé. Il faut que le Burkina soit réaliste et vive enfin à la hauteur de ses moyens. Nous ne sommes pas riches au point de nous permettre des dépenses qui ne se justifient pas.

Cela veut-il dire qu’il faut s’attendre à plus d’austérité ? Ne craignez-vous pas que cela rebute les investisseurs étrangers ?

Non, l’austérité suppose une conjoncture difficile qui nous oblige à nous serrer la ceinture. Ce n’est pas le cas. Il faut seulement se conformer à ce qu’est notre pays et faire en sorte que l’on ait davantage de justice sociale – c’est ce que veulent les Burkinabè ; ils ont été très clairs pendant l’insurrection. Pour le reste, nous n’avons aucun problème avec les investisseurs, que nous continuons à recevoir et qui veulent toujours travailler avec nous, dans le domaine des mines notamment. Je précise d’ailleurs que nous allons réformer le code minier, parce qu’il était injuste. Le projet de loi va être transmis au Conseil national de la transition.

Parlons diplomatie sous-régionale. Cela pose-t-il un problème au Burkina que la Côte d’Ivoire accueille sur son sol Blaise Compaoré ? Non. Nos relations sont depuis longtemps empreintes de fraternité et d’amitié – et rien n’a changé. N’oubliez pas que la Côte d’Ivoire est la seconde patrie de nos ressortissants, qui y sont près de trois millions. Je vous assure que nous n’avons jamais fait de difficultés au président Ouattara ou au gouvernement ivoirien concernant la présence de M. Compaoré. Jamais.

Avez-vous prévu de bientôt vous y rendre ?

Oui, ne serait-ce que parce que nous sommes liés à la Côte d’Ivoire par un traité d’amitié qui prévoit que, cette année, la rencontre aura lieu là-bas.

Et rencontrerez-vous le président Compaoré ?

Je n’en vois pas la nécessité. Pas pour l’instant.

Autre personnalité exilée : Moussa Dadis Camara, l’ancien chef de la junte guinéenne. Est-il toujours le bienvenu à Ouagadougou ?

Oui, et il peut rester aussi longtemps qu’il le souhaite, nous n’avons rien contre lui. D’ailleurs, il m’a même rendu visite il y a quelques semaines.

Souhaitez-vous jouer un rôle de médiateur sous-régional, comme le faisait Blaise Compaoré ?

J’ai donné l’assurance au président malien, Ibrahim Boubacar Keïta, que nous allions de nouveau participer activement aux négociations d’Alger. Le Burkina va reprendre sa place, c’est une certitude.

Vous n’étiez pas dans les meilleurs termes avec Sankara. Vous êtes parti à l’étranger après son arrivée au pouvoir. Y a-t-il des valeurs qu’il défendait dont vous êtes malgré tout nostalgique ?

Entre Sankara et moi, il n’y a eu que quelques divergences personnelles, c’est tout. J’ai été son ministre des Affaires étrangères [de septembre 1982 à août 1983, quand Sankara était le Premier ministre du président Jean-Baptiste Ouédraogo]. Et ce que nous faisons aujourd’hui, qui est basé sur la notion de progrès, n’est pas loin de ce que nous défendions à l’époque. Sauf que les mentalités ont changé, que le Burkina d’aujourd’hui est plus matérialiste, alors qu’en 1983 nous avions à coeur de servir d’autres idéaux.

Que ferez-vous après le 11 octobre ?

Quand on est venu me chercher, je vivais paisiblement dans ma ferme. Je n’aspire qu’à y retourner.

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