Diasporas

« Desperate bledardes » : avec Mayada et Maïssa Gargouri, ça cartoon !

Les deux frangines comptent plus de 270 000 fans sur Facebook... et attendent de trouver l'amour. © Vincent Fournier/J.A.

Les soeurs d'origine tunisienne, Mayada et Maïssa Gargouri, font se gondoler le web avec les aventures de leurs "desperate bledardes" mettant en scène leur quotidien banlieusard de beurettes célibataires.

« Jeune blédarde bien sous tous rapports cherche homme obéissant sachant faire le ménage et la cuisine. » Mayada et Maïssa explosent de rire en imaginant que leur portrait dans Jeune Afrique puisse servir de petite annonce. Nous sommes au Cosy, un café de Maisons-Laffitte, au nord-ouest de Paris. C’est ici, dans « le rare bistrot sympa » à proximité de leur ville de Montesson, que les soeurs Gargouri, Mayada la dessinatrice et Maïssa la scénariste, élaborent les strips qui leur ont assuré un succès planétaire. Planétaire, le terme n’est pas trop fort. Car aujourd’hui, les dessins tordants qu’elles postent sur Facebook atteignent parfois le million de vues et sont suivis par plus de 270 000 fans. « Beaucoup sont Français ou viennent du Maghreb, notamment d’Algérie, précise Maïssa. Mais on nous lit aussi aux États-Unis, au Canada et en Australie ! »

Avant que le web ne s’embrase pour leurs histoires, ces deux frangines voulaient surtout faire rigoler leurs copines. En 2009, elles postent sur Facebook une vidéo mettant en scène les « desperate bledardes », racontant leur quotidien de banlieusardes d’origine tunisienne. Mais ici, à l’inverse de la série Desperate Housewives, il n’est pas question de drame conjugal dans un quartier résidentiel chic américain, plutôt de sorties ratées où elles finissent par devoir payer l’addition pour un goujat dans un kebab miteux. « Dès 2009, nos vidéos ont fait le buzz, explique Mayada. Nos amis les ont partagées avec leurs amis… On nous a réclamé une saison 2. »

Ce n’est qu’en mai 2013 qu’elles brisent l’insoutenable suspense. Oui, les aventures des blédardes désespérées vont se poursuivre, mais sous forme de strips dessinés en deux ou quatre cases. Cette fois, leur renommée dépasse largement le cadre amical et familial. « À un moment, nous avions 10 000 fans de plus par jour, j’étais choquée », rigole Mayada. La dessinatrice a été élue Yvelinoise de l’année 2014, haut la main devant les concurrents de sa région. « C’est dur à porter, je suis obligée de me cacher pour ne pas me faire harceler », s’amuse-t-elle. Ses planches, retravaillées, devraient être publiées en petits formats d’ici au mois de juin. La consécration papier pour ces enfants du Net à qui le site de rencontres mektoube.fr a commandé une série originale : La Famille Bentaba !, où elles racontent des histoires de coeur 2.0.

Les médias résument souvent le succès des soeurs Gargouri à leur bonne utilisation des réseaux sociaux… C’est négliger leur talent singulier. Si le dessin de Mayada, pure autodidacte, reste un peu fragile, le tandem propose un ton, des thèmes, que l’on ne retrouve nulle part ailleurs. Mayada, 26 ans, commerciale pour une société de transports, et Maïssa, 31 ans, juriste préparant sa thèse, font facilement 5 ans de moins et ne sont pas si loin des ados délurées qu’elles croquent.

Célibataires, habitant toujours dans la même chambre chez leurs parents, les soeurs semblent s’être construites en miroir. La cadette, maquillée et relax, porte ce jour-là un petit top orange qui vrille les yeux. La seconde joue la sage, serre-tête et veste blanche un peu stricte. Filles, enfants de l’immigration, vivant en banlieue, elles ont au moins trois bonnes raisons de raconter des histoires différentes.

Elles disent la mère ultra-autoritaire, les poursuivant avec un balai (parfois muni d’un rétroviseur pour mieux les surveiller) et leur susurrant en langage SMS des mots d’amour à sa façon : « ya3tik la3ma nchallah ! » (« Que Dieu te rende aveugle ! »). Elles racontent la superficialité de certaines congénères, dont l’archétype maquillé à la truelle s’appelle chez elles Kaméliah Kardash’iante. « C’est Kim Kardashian version beurette, encore plus vulgaire que l’originale… elle ne porte pas des Louboutin mais des Mouloudin. »

Elles évoquent les mariages arrangés, les mères qui privilégient l’éducation des garçons, la pression familiale pour dégoter un époux, le teint blanc façon « Casper » des filles du bled pour mieux séduire, le délit de faciès en France (réservé aux garçons)… Mais leur sujet de prédilection reste le mâle, ses lâchetés, ses infidélités. « Une étude sur les rats prouve leur nature volage », assène très sérieusement Maïssa.

Un tabou : la religion. « On a raconté l’histoire d’une cousine voilée, exemplaire, qui soi-disant ne sortait pas… et que l’on retrouvait sur les genoux d’un garçon. Ça a été vu comme une manière de salir la religion. On a préféré retirer la BD », regrette Maïssa. « Ce n’est pas grave, poursuit dans un sourire Mayada. On va gagner la confiance des gens et on y reviendra. »

À la fin de l’entretien, Maïssa veut ajouter un mot. « Si vous passez la petite annonce pour qu’on trouve un mari, vous pouvez dire qu’on cherche à écrire des scénarios pour le cinéma ? » Pas si desperate que ça, les filles.

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