Politique

Cinquante ans après son assassinat, Malcolm X toujours présent

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Obsèques de Malcolm X.

Obsèques de Malcolm X. © AFP

Le 21 février 1965, le charismatique leader africain-américain tombait sous les balles. Cinquante ans plus tard, son influence reste capitale dans une Amérique qui, malgré l’élection de Barack Obama, est loin d’avoir dépassé la question raciale.

Ferguson, Missouri, 9 août 2014. Michael Brown, Africain-Américain de 18 ans, est tué de six balles par un policier. Le jeune homme n’était pas armé. Au terme de trois mois d’enquête, l’agent responsable de son assassinat est acquitté.

Des émeutes éclatent, auxquelles les appels au calme de Barack Obama et l’instauration de l’état d’urgence ne peuvent rien. La communauté africaine-américaine est à bout. L’Amérique de 2015 n’a pas encore trouvé la réponse à ses questions, entre la logique postraciale de son président et des positions plus radicales comme celles de Louis Farrakhan.

Orateur inimitable à l’humour et au verbe indisciplinés, cinquante ans après sa mort, Malcolm X incarne toujours l’esprit de révolte d’une grande partie de la communauté africaine-américaine, comme le précise Manning Marable dans sa riche biographie, Malcolm X, une vie de réinventions (1925-1965).

En 1946, la prison

Malcolm Little naît en 1925. Il a le teint clair et les cheveux roux : sa mère est née du viol d’une esclave par son maître blanc. Ses parents sont acquis à la cause de Marcus Garvey, qui prône un retour à la terre mère, l’Afrique, et l’autosuffisance du peuple noir. « Fauteur de troubles », ou simplement parce qu’il est noir de peau, son père est assassiné. Folle de chagrin, sa mère est internée en asile psychiatrique et ses sept enfants sont dispersés dans le pays.

Malcolm Little fait donc très jeune l’expérience de la haine des Blancs, des arrestations arbitraires, des humiliations quotidiennes, des ambitions contrariées. Il voyage, prend part à la mouvance be-bop à Harlem, où il gagne le surnom Detroit Red. Il tente d’exister à travers la fête, côtoie des femmes blanches. Petit à petit, il délaisse les misérables emplois salariés pour la petite délinquance – deal de marijuana et cambriolages.

Quand il échoue en prison en 1946, à Norfolk, dans le Massachusetts, accro à la cocaïne, le prisonnier 22843 ne nourrit pas seulement une haine féroce contre les Blancs, ces « misérables démons » qui ont eu raison de ses rêves. Il porte la culpabilité de ses errances et de ses lâchetés – il a déjà balancé ses complices pour éviter la prison, a eu des relations homosexuelles avec un riche « mécène » blanc, a honte de ce look qu’il a si longtemps entretenu pour séduire les femmes, noires comme blanches : cheveux défrisés, costumes soignés.

Perdu et isolé, sous la pression de sa famille, convertie, Malcolm Little intègre la Nation of Islam (NOI), basée à Chicago. Peu à peu, il devient le plus assidu des disciples du leader de cette confrérie, Elijah Muhammad. Depuis sa cellule, il lui écrit chaque jour : « Désormais, mes paroles ne seront qu’amour et justice », assure celui qui devient Malcolm X pour signaler que Little n’est rien d’autre que le nom du maître qui a acheté ses aïeux esclaves.

Séparation complète entre les deux races

Dépouillé de toutes ses identités, il plonge dans la religion, se passionne pour Hegel, lit et relit la Bible. « Je me suis éveillé au monde qui nous entoure », dira-t-il de son séjour à Norfolk. Ses talents d’orateur, à sa sortie de prison, lui permettent de sillonner le pays : encouragé par Muhammad, il fait la da’wa.

Dévouement, prêche et autodiscipline sont désormais ses seuls credo. Gare aux Black Muslims qui ne suivent pas ses préceptes ! En 1955, à Philadelphie, il va jusqu’à faire peser les fidèles : ceux qui sont en surpoids ont deux semaines pour perdre dix livres, faute de quoi ils sont exclus du culte !

Les adeptes se font toujours plus nombreux à son contact, poussés, aussi, par les turpitudes de l’époque : la situation que vivent les Noirs est insupportable ; ce d’autant que les Blancs, en 1955, réagissent mal à la déségrégation en cours, à laquelle certains groupes opposent une « résistance massive » et toujours violente.

Violence contre violence, deux mondes s’affrontent et Malcolm prône une séparation complète entre les deux races. Ce qui l’amènera, en 1961, à chercher un accord avec une branche du Ku Klux Klan (KKK) – une erreur qu’il aura le plus grand mal à admettre. Pour le compte de la Nation, et pour séduire les Africains-Américains du Sud qui ne voient aucune réconciliation possible, il tente un rapprochement sur la base d’un raisonnement simple : puisque les deux groupes refusent de cohabiter, pourquoi ne pas se mettre d’accord sur des territoires séparés ? Le KKK comme la NOI y trouveraient leur compte. « La prochaine guerre, la guerre d’Armageddon, sera une guerre raciale, pas une guerre de petites escarmouches », déclare-t-il.

Pourtant, il est tiraillé par l’expérience qu’il a faite en Égypte et en Arabie saoudite comme émissaire de Muhammad. Là-bas, il a vu que l’islam prôné par sa secte est loin de celui pratiqué par les orthodoxes : la Oumma ne se reconnaît pas notamment dans la notion de race. Malcolm X comprend que les identités raciales demeurent mouvantes en fonction des lieux et des régimes.

Il prône alors une vision internationaliste, se reconnaît dans la révolution cubaine, s’érige, sous l’influence de Nasser, contre la politique d’Israël en Palestine, crée des ponts entre l’Afrique et l’Amérique ; le leader de la révolution burkinabè, Thomas Sankara, se retrouvera en lui. Mais à mesure que ses connaissances religieuses s’affinent, il s’éloigne de la NOI. La politique prônée par la secte n’est plus en adéquation avec sa foi. Malcolm a épousé Betty Sanders, dont il aura six filles, mais il a toujours méprisé les femmes et, en bon rigoriste, il ne pardonne pas à Muhammad sa faiblesse pour le genre féminin. Et surtout, il lui fait de l’ombre. X, qui a su rallier à la Nation l’idole qu’est Cassius Clay, finit par s’en séparer.

Assassiné lors d’un prêche

Bientôt, Malcolm X n’est plus convaincu par les discours qu’il a lui-même diffusés. Après avoir toute sa courte vie exécré cette « black bourgeoisie » qui prône l’assimilation et la non-violence – et dont la figure la plus connue est Martin Luther King -, il finira par se rapprocher de la vision du futur Prix Nobel de la paix.

Alors que son influence est à son comble, que les communistes et nombre de chrétiens noirs se reconnaissent en lui, il est assassiné lors d’un prêche à Harlem.

Nous sommes le 21 février 1965. Alors que sa maison a été plastiquée, que les menaces de mort se font plus pressantes (« un tel homme est digne de mourir », dira Louis Farrakhan, peu avant son assassinat), ses gardes du corps ne peuvent empêcher trois membres de la Nation de lui tirer dessus, alors qu’il est sur la tribune. Norman 3X Butler, Thomas 15X Johnson et Talmadge Hayer seront inculpés – mais la Nation niera toute responsabilité. On accusera aussi le FBI, incarnation d’un gouvernement qui n’a jamais compris que les Black Muslims ne cherchaient pas à détruire le système américain mais à en tirer profit.

Malcolm X n’aura jamais cessé de prôner la black pride (« fierté noire »), dans une vision toujours plus universelle. En 1959, lors d’un discours, il clamait : « Hier encore, l’Amérique était le nouveau monde, un monde avec un avenir. Mais nous avons soudainement compris que l’Afrique était le Nouveau Monde, un monde à l’avenir éclatant. »

A tribute to X

Malcolm X et son combat pour le peuple africain-américain ont largement inspiré la scène musicale. L’essor de Hip-Hop Nation, au début des années 1990, le fait connaître à la jeune génération. Le groupe Public Enemy, dans le clip Shut ‘Em Down, utilise son visage sur un billet de 1 dollar en surimpression sur celui de George Washington. Dès 1987, plusieurs samples de ses discours sont audibles dans leurs titres.

Sa vie durant, 2Pak rendra lui aussi hommage au parcours de cet homme, symbole de l’oppression par les Blancs, martelant que « c’est toujours comme ça » (« it’s still on »). KRS One, pour sa part, n’a pas cessé de rappeler la place du traumatisme subi du fait de l’esclavage dans l’imaginaire collectif des Africains-Américains. Dans d’autres registres musicaux, Michael Jackson s’appuiera également sur les mots du prédicateur dans la chanson History (1995), tout comme DJ Cam dans Friends and Enemies.

 

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