Économie

Fin de la traversée du désert pour James Onobiono ?

James Onobiono est titulaire d'un doctorat en mathématiques appliquées de l'université Curie (France). © Jean-Pierre Kepseu

Après avoir tutoyé les sommets dans l'industrie du tabac puis enchaîné les contre-performances, ce grand patron camerounais des années 1980 tente de se relancer avec le fonds d'investissement Propero.

C’est le retour d’un géant de l’industrie camerounaise sur le devant de la scène. Et James Onobiono, 64 ans, a choisi le monde de la finance. En décembre 2014, il a lancé Propero, sa société d’investissement. Doté d’un modeste capital de 10 millions de F CFA (près de 15 250 euros), ce fonds doit prendre des participations dans différentes entreprises, au sein de secteurs variés.

Enveloppé dans une saharienne vert olive et installé derrière son bureau encombré de piles de dossiers, le patron camerounais ne veut aucunement s’étendre sur le sujet. De temps à autre, il se lève pour aérer la pièce – la climatisation est à l’arrêt à cause d’une coupure de courant dans le centre-ville de Douala – ou pour sortir un press-book élogieux. Tout juste concède-t-il : « Nous sommes en train de structurer une opération. Nous ne pouvons donc pas en parler pour le moment. »

Lorsque l’on évoque son parcours, il se retranche encore davantage dans son mutisme. Mais dans les années 1980, James Onobiono était considéré comme le symbole de l’entrepreneur camerounais moderne. Dans sa trajectoire professionnelle, il n’y a pas loin du Capitole à la roche tarpéienne. L’histoire tourmentée de la Société industrielle des tabacs du Cameroun (Sitabac), fleuron de son holding, la Compagnie financière internationale (CFI), résume bien la carrière de cet homme d’affaires.

Ce sont les membres de sa famille qui composent le tour de table de sa nouvelle société.

Àge d’or

L’aventure débute un jour de 1979 pour ce jeune homme formé en France aux mathématiques appliquées. Fraîchement rentré au Cameroun, enseignant à l’école polytechnique de Yaoundé, il remarque le prix excessif des réfrigérateurs de marque étrangère et décide d’en faire fabriquer sur place et moins cher.

Ainsi naît la Fabrication des appareils électro-ménagers (Faem). Pour mener à bien ses projets, il s’appuie sur une brochette de personnalités : Théodore Ebobo, qui a fait fortune dans le commerce du cacao, Gilbert Ntang, le dernier ministre des Finances d’Ahmadou Ahidjo, ou encore Philemon Bep à Don, directeur de cabinet de l’ex-président. Comme lui, tous sont originaires du département de Mbam.

Puis, en 1983, James Onobiono décide de se lancer dans l’industrie du tabac. Il parvient à convaincre l’allemand Reemtsma International de prendre 35 % des parts de la Sitabac. Le succès est rapide. Au milieu des années 1980, James Onobiono est en plein âge d’or. Son holding pèse alors plus de 20 milliards de F CFA et va jusqu’à contrôler 64 % du marché de la cigarette au Cameroun. Ce fils d’instituteur atteint des sommets et fait la une des journaux. On le voit parcourir Douala dans une limousine de chez Daimler, exhibant des cigares cubains. Il organise des réceptions gigantesques. « James a toujours été un fêtard et aime mener grand train, jusqu’à en mettre plein la vue à certains », reconnaît-on dans son entourage.

Il cherche bientôt à diversifier les activités de son groupe. Et reprend la filiale camerounaise de Bank of America, International Bank of Africa Cameroon (Ibac) – qui sera plus tard liquidée. Parallèlement, il fait son entrée en politique et rejoint en 1985 le Rassemblement démocratique du peuple camerounais (RDPC, toujours au pouvoir).

Découvrez notre galerie de patrons camerounais

– Joël Nana Kontchou, de l’énergie à revendre


Samuel Foyou, un patron si discret


Comment Bernard Fokou élargit son empire


Ils exportent le savoir-faire camerounais

Bras de fer

Mais le conte de fées s’assombrit en 1993, lorsque le conflit entre James Onobiono et Reemtsma International éclate au grand jour et débouche sur le bras de fer économico-judiciaire le plus retentissant de l’histoire du pays. Au centre du désaccord, une clause de leur convention de partenariat qui prévoyait l’implantation au Cameroun d’une usine de préparation de tabac pour renforcer la chaîne de valeur, dix ans après le démarrage des activités de la Sitabac. Le feuilleton judiciaire durera plus de huit ans et s’achèvera avec l’abandon des Allemands.

L’industriel reste déterminé à bâtir son usine mais ne parvient pas à mobiliser les fonds nécessaires. La Banque africaine de développement (BAD) et l’agence de développement néerlandaise (FMO) lui opposent une fin de non-recevoir. « Faute de trouver de l’argent et face à l’hostilité d’une partie des actionnaires camerounais, il décide, par défi et contre le bon sens économique et industriel, de construire cette usine dans son village, en finançant ce projet grâce au fonds de roulement », soutient un ex-collaborateur.

Selon lui, c’est ici que débutent les déboires du vaisseau amiral CFI. En 1995, l’unité de production et de transformation de Bokito est inaugurée en grande pompe, mais le complexe a coûté près de 15 milliards de F CFA. Et l’âpre bataille judiciaire a englouti une bonne partie des ressources de James Onobiono.

James Onobiono JA2822Épuisé, le grand patron se résout à fermer provisoirement la Sitabac en 2003, avant d’essayer de la relancer quatre ans plus tard. Il tente quelques incursions dans l’industrie laitière (Sogelait) et les jus naturels (National Beverage Company), mais elles font long feu. Aujourd’hui, seules deux entreprises ont survécu : Printpak (emballages industriels) et la Sitabac, qui végète.

Le mathématicien a tout de même eu le temps de se constituer un patrimoine durant les années fastes. On évoque des investissements à Singapour et une diversification dans le pétrole et les mines hors du Cameroun. Ses relations privilégiées avec Richard Tolbert, neveu de l’ancien président libérien William Richard Tolbert et ancien dirigeant de la banque d’investissement Merrill Lynch, lui auraient permis de réaliser quelques placements avantageux.

« À l’abri »

Le fonds Propero qu’il lance aujourd’hui n’est en réalité pas une création. « Cette entreprise est née en Suisse en 1994 et a servi de centrale d’achat après la crise qui a secoué la Sitabac », observe l’un des partenaires de James Onobiono.

Depuis ces mésaventures, le patron camerounais s’est replié sur lui-même et ses proches. Le tour de table de Propero n’est composé que de membres de sa famille. Alors que la plupart des responsables de l’aventure Sitabac sont partis, James Onobiono est secondé par ses fils, Junior et Michael, revenus de leur formation à Boston. Suzanne, son épouse, est députée depuis huit ans. « Je me suis arrangé pour que ma descendance et moi-même soyons à l’abri du besoin pendant longtemps », aime-t-il opposer à ses interlocuteurs. Probablement un message à ceux, nombreux, qui l’ont enterré un peu vite.

Par Omer Mbadi, à Yaoundé

Déjà 250 000 inscrits !
NEWSLETTER

Recevez chaque jour par email,
les actus Jeune Afrique à ne pas manquer !

Fermer

Je me connecte