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Abdellatif Kechiche

| Écrit par Renaud

Réalisateur franco-tunisien, lauréat de trois césars 2008

Il suffisait de le voir en cette soirée de fin février, à l’heure de son triomphe à la grande cérémonie annuelle du cinéma français pour son film La Graine et le Mulet, pour comprendre qu’Abdellatif Kechiche ne se prend pas pour une star. Recevant ses césars sur la scène du théâtre du Châtelet, sanglé dans un costume des plus simples, avec ses lunettes fines aux verres rectangulaires qui le feraient davantage passer pour un ingénieur timide qu’un maître du septième art, il restait tout en retenue, n’arborant, en signe de satisfaction, qu’un beau sourire, presque discret.
Et pourtant, le réalisateur d’origine tunisienne avait de quoi être fier et nul n’aurait songé à lui reprocher une humeur euphorique sinon un débordement de joie incontrôlé. Auteur d’à peine trois films, le voilà consacré pour la deuxième fois en trois ans – en 2005, c’était pour L’Esquive – meilleur scénariste, meilleur réalisateur et auteur du meilleur film de l’année par l’académie des césars, laquelle décerne annuellement, après un vote de quelque 6 000 professionnels du cinéma, les équivalents français des oscars. Une performance unique, comme celle d’un sportif qu’on trouverait simultanément sur les trois marches du podium à l’issue de deux compétitions rapprochées.

Mais pour le très pudique Kechiche, le principal souci n’est évidemment pas de réaliser des performances records. Il a tenu à dire simplement sur la scène du Châtelet, « compressions » du sculpteur César en main, que les récompenses octroyées par ses pairs du septième art lui donnaient « une légitimité », alors qu’il avait « toujours eu l’impression de ne pas en avoir ». Et c’est à son père, mort récemment et dont l’existence a inspiré le scénario de La Graine et le Mulet, qu’il a dédié ses prix. Ce qui montre à la fois combien son ascension dans le milieu du cinéma lui avait semblé jusqu’à ce jour problématique et combien son parcours cinématographique est lié à son histoire personnelle.
Fils d’un ouvrier tunisien peintre en bâtiment, mais aussi peintre de chevalet amateur (on voit ses toiles sur le bateau de La Graine et le Mulet), arrivé avec sa famille à Nice en 1966 à l’âge de 6 ans, le petit Abdel, comme l’appelle ses proches, se prend vite de passion pour l’art de la comédie dans cette ville qui abrite les studios de la Victorine, proche des cités populaires de la vallée du Var. Ce sont donc sans surprise les acteurs qui le séduisent avant tout quand, adolescent, il découvre les trésors du cinéma français en allant voir Raimu dans les films de Pagnol et Michel Simon dans ceux de Renoir. Et après une enfance pas toujours rose – qu’on devine, même s’il n’aime pas parler « des difficultés et du racisme subis comme fils d’immigrés » – et des études arrêtées avant l’échelon universitaire, il voudra d’abord être comédien.

Après des débuts encourageants au théâtre, où on le voit notamment dans une adaptation d’un texte de Garcia Lorca, il arrive enfin, à partir de 23 ans, à jouer de vrais personnages dans plusieurs films importants, comme Le Thé à la menthe, d’Abdelkrim Bahloul, Les Innocents, d’André Téchiné, ou Bezness, de Nouri Bouzid. Songeant déjà à passer à la réalisation, il écrit alors des scénarios, en particulier celui de La Graine et le Mulet, prêt avant même qu’il ne tourne, en 2000, sa première uvre, La Faute à Voltaire, une tragi-comédie sur un immigré clandestin tunisien qui tombe amoureux d’une paumée en France avant d’être expulsé. Un coup d’essai qui se révèle un coup de maître : Kechiche obtient à Venise le Lion d’or de la meilleure première uvre.
Ce succès ne suffisant pas à lui ouvrir les portes des plus grands producteurs, il sort de ses cartons un scénario pas trop cher à mettre en scène et, avec un petit budget d’à peine plus de 500 000 euros, tourne L’Esquive, l’histoire d’un groupe d’adolescents de la banlieue parisienne qui découvrent en même temps leurs premiers émois amoureux et le théâtre de Marivaux, avec son langage fort éloigné du parler des cités. Une merveille de sensibilité et d’intelligence qui fait l’unanimité de la critique et lui permet de conquérir plusieurs centaines de milliers de spectateurs. Il est alors contacté par l’un des plus importants producteurs français, Claude Berri, qui lui permet enfin de réaliser La Graine et le Mulet avec un budget de 6 millions d’euros, certes pas mirifique dans le paysage cinématographique hexagonal, mais confortable.
Cette fois, on l’a compris, avec ce récit contant les mésaventures d’un vieil ouvrier qui se trouve brutalement licencié et qui tente désespérément de monter un restaurant avec l’aide d’un entourage familial aussi complexe qu’attachant, il s’impose comme un « grand » du septième art en France, que la critique situe déjà dans la lignée de Pialat et Sautet. Le film, à nouveau récompensé à Venise, avait déjà séduit 700 000 spectateurs français avant même de triompher aux Césars. Il a surtout démontré définitivement le talent peu commun et le style très original de Kechiche, qui était d’ailleurs bien le seul à douter encore de sa « légitimité » après la sortie de L’Esquive. Découvreur et directeur d’acteurs hors pair (ce n’est pas un hasard si les vedettes féminines de ses deux derniers films ont obtenu, pour leur part, le césar du meilleur espoir féminin), conteur surdoué acharné à imposer une image non caricaturale de la population d’origine maghrébine en France, réalisateur qui ne craint pas de détonner avec ses plans étirés et son travail méticuleux sur la langue en ces temps de cinéma ultra-agité et ultra-violent, il n’a certainement pas fini de nous étonner. Après sa trilogie sur l’immigration, il annonce d’ailleurs, sans donner de précision, un film en costumes dont l’action se déroule au XVIIIe siècle !

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