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James Baldwin revisité par Mabanckou

| Écrit par Lubabu M.K.

Quand le lauréat du prix Renaudot 2006 adresse une longue lettre au grand écrivain américain mort il y a vingt ans, cela produit un ouvrage étonnant.

James Baldwin était nègre, laid, homosexuel, petit et né de père inconnu. Des « tares » qui ne pouvaient que le prédestiner à une vie de sous-homme à Harlem, le « ghetto noir » de New York, où il vint au monde un jour de 1924. Mais il sut se jouer du destin. Avec un père adoptif pasteur, une mère faisant des ménages pour nourrir neuf enfants, la vie n’est pas un cadeau pour Baldwin. Il commence par découvrir les vertus de la lecture en fréquentant assidûment la bibliothèque publique de son quartier. Au collège Frederick-Douglass, il est l’élève du poète Countee Cullen, l’une des voix majeures du mouvement culturel Harlem Renaissance. Prédicateur à 14 ans, l’adolescent rompt avec les bondieuseries à 17 ans, âge où il quitte également le domicile familial à cause de ses mauvais rapports avec son père adoptif.
Il s’installe alors à Greenwich Village, lieu de la marginalité par excellence, où s’affirme son homosexualité. Mais l’élève Baldwin est passé entre-temps par le lycée DeWitt-Clinton, dans le Bronx. C’est dans cet établissement qu’il termine ses études secondaires et découvre surtout sa vocation littéraire. Il écrit d’abord des articles pour des revues, avant de s’attaquer à la fiction. Aucun éditeur n’accepte ses textes.

En 1944, le jeune Baldwin rencontre son idole : Richard Wright, l’écrivain noir par excellence. Il rêve alors de lui ressembler. Mais la condition des Noirs est loin de s’améliorer aux États-Unis. La ségrégation est légale, l’ascension illusoire. D’où l’idée d’aller voir ailleurs qui anime beaucoup d’entre eux. Depuis les années 1920, certains se sont installés en France, terre d’adoption. En 1948, l’écrivain en herbe, nanti d’une bourse, pose ses valises dans l’Hexagone. Il garde par-devers lui un document précieux : l’adresse de Wright, déjà installé à Paris. Le maître accueille l’élève à bras ouverts. Mais la rupture viendra rapidement, Baldwin ayant décidé, pour exister, de « tuer le père » en démolissant son uvre, en la qualifiant de « littérature d’opposition ». Pari gagné. Au fil des livres, le garçon pauvre de Harlem devient l’une des grandes voix de l’Amérique. En 1963, année où il publie son célèbre essai La Prochaine Fois, le feu, il rejoint le mouvement de lutte pour les droits civiques des Noirs que dirige le pasteur Martin Luther King. Il en devient « l’intellectuel », la tête pensante. Une rencontre que d’aucuns ont qualifiée de « circonstancielle » parce que survenue au moment où le mouvement des droits civiques avait besoin d’un intellectuel, et James Baldwin du mouvement. En dépit de sa célébrité, il sera critiqué de toutes parts, son approche de la question raciale, base de toute la problématique, ayant été jugée insultante pour les Noirs. Certains de ses détracteurs iront jusqu’à l’accuser de « haine de soi » en tant que Noir.
Que prône-t-il, au juste ? Ce qui rapproche le Blanc du Noir, plutôt que ce qui les sépare. Cette recherche de consensus, cette conjuration de l’affrontement par l’amour est résumée dans son livre The Price of the Ticket paru en 1985. Il écrit : « Chacun de nous, inéluctablement et à jamais, contient l’autre – il y a de l’homme dans la femme, de la femme dans l’homme, du Blanc dans le Noir, et du Noir dans le Blanc. Nous sommes une partie de chacun. Beaucoup de mes compatriotes semblent trouver cela très malcommode et même injuste [] Mais personne n’y peut rien. » Baldwin est également l’homme qui dénonce le système colonial belge au Congo, marqué par la prédation sans égale du roi Léopold II et de ses successeurs. C’est en France qu’il meurt, dans le petit village de Saint-Paul-de-Vence, en 1987, l’année de ses 63 ans, terrassé par un cancer.

Dans son nouveau livre intitulé Lettre à Jimmy, Alain Mabanckou, écrivain originaire du Congo-Brazzaville, dont la France est également un « territoire d’adoption », revisite le parcours de Baldwin. Et il choisit un mode d’expression plus personnel et intimiste : l’apostrophe. Il s’adresse à l’Ancien, sans cacher l’admiration qui le guide. Du coup, l’auteur africain-américain devient quelqu’un de familier, à qui il dit « tu ». Emballé par son empathie, Mabanckou se veut, d’une certaine manière, le continuateur de Baldwin dans l’affirmation de la différence. Comme ce dernier l’avait fait à propos de Wright, il instruit à son tour le procès des écrivains « épigones de la négritude » dont la plupart des uvres auraient péché par un excès de « sentimentalisme ». Ils seraient, selon lui, coupables d’avoir passé leur temps à pourfendre la colonisation, l’uvre des missionnaires, à dépeindre des villes divisées en quartiers blancs et quartiers indigènes Ces écrivains n’auraient fait rien d’autre, à ce qu’il paraît, que se lamenter, ne voyant le coupable que d’un seul côté – celui de l’Occident – quand ils ne se perdaient pas dans la revalorisation des cultures africaines. Certes, comme le disait Baldwin, les écrivains ne sont pas des parlementaires. Encore moins des procureurs. Et la littérature n’est ni sociologie ni Histoire. Mais peut-on blâmer ces pionniers d’avoir « témoigné » sur leur époque, d’avoir « dénoncé » ce qu’ils avaient subi ? Une création ex nihilo est-elle possible ? En quoi le fait d’être de leur époque a-t-il pu altérer les qualités littéraires de ces auteurs, d’autant que la décolonisation date à peine d’une quarantaine d’années ? Mabanckou s’insurge contre toute littérature « formatée », toute « littérature de troupeau », qui priverait le créateur de sa liberté individuelle. Mais ce qui fait l’écrivain, c’est l’art, c’est-à-dire la manière, et non pas la matière.
Voulant à tout prix se démarquer, Alain Mabanckou aborde des questions aussi actuelles en France que le communautarisme, l’antisémitisme, la hiérarchisation des souffrances, également présentes dans l’uvre de Baldwin. L’auteur de Lettre à Jimmy condamne le communautarisme et la tendance à se complaire dans une posture de victime qui caractériseraient les communautés noires. Il propose de ne viser que l’humain, l’universel. Mais l’universel est-il possible sans le particulier ? Et comment réagir lorsque l’on se sent discriminé en fonction de la couleur de la peau ? Si les victimes ne peuvent plus s’exprimer, autant décréter que le racisme n’existe pas. Pour prouver son aptitude à se transcender, à refuser d’être l’homme d’une communauté, même s’il trouve normal que des intellectuels, dont l’actuel ministre français des Affaires étrangères Bernard Kouchner, signent des pétitions pour dénoncer des ratonnades « anti-Blancs », il évoque l’affaire Ilan Halimi. Il s’agit de ce jeune juif kidnappé en 2006 par une bande de truands pour lui extorquer de l’argent et mort à la suite de mauvais traitements. Toute la France – médias et classe politique – a parlé d’un acte antisémite. L’auteur affirme en être convaincu. Même si cela reste à prouver. Une chose est sûre : le livre de Mabanckou mérite un débat autour de toutes les questions qu’il soulève. L’essentiel est là.

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