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Senghor annonce sa retraite

C’est le ciel tout entier qui semble tomber sur la tête des Sénégalais, en ce 4 décembre 1980. En annonçant dans son édition du jour la démission du chef de l’État Léopold Sedar Senghor pour le 31 décembre suivant, soit vingt-sept jours plus tard exactement, Le Soleil, journal national progouvernemental, plonge le pays dans le désarroi. « Le Sénégal est veuf », écrit d’ailleurs le directeur général du quotidien dakarois dans son éditorial, comme si le départ du « poète-président » laissait le pays orphelin.
Jusqu’à la mi-décembre pourtant, beaucoup ne voudront pas y croire et espéreront que le père de l’indépendance reviendra sur son choix. Peine perdue, hélas ! pour les inconditionnels de l’auteur des Hosties noires : depuis trois ans au moins, il a mûrement réfléchi sa décision. Dans un long entretien publié en décembre 2004 dans nos colonnes, Abdou Diouf, son successeur, raconte ainsi comment Senghor avait planifié sa démission plusieurs mois auparavant. Un beau jour de 1977, alors que les deux hommes se trouvent dans la maison normande du chef de l’État sénégalais, ce dernier glisse alors à son Premier ministre : « Abdou, tu sais depuis longtemps que j’ai confiance en toi et que je souhaite que tu me succèdes. […] Maintenant, je vais te dire quel est mon calendrier. Je vais me faire réélire […] aux élections de 1978. Ensuite, je continuerai jusqu’en novembre 1981. Et à ce moment-là, je démissionnerai. […] » À la fin de l’année 1980, l’échéance seule a changé. Le « chantre de la négritude » a précipité la date de son départ pour pouvoir l’annoncer dans son prochain message à la nation, à l’occasion du jour de l’an.

Au demeurant, les rumeurs que Senghor laissait filtrer dans la presse internationale depuis quelque temps auraient dû lever les doutes des derniers récalcitrants. Alors qu’il n’avait pas réagi, le 21 octobre précédent, aux premières allégations parues dans le quotidien français Le Monde concernant son éventuelle démission, l’ancien camarade de Georges Pompidou et d’Aimé Césaire au lycée Louis-le-Grand confirme carrément l’information à Pierre Biarnès, le correspondant du journal à Dakar, le 28 novembre.
Si elle a le mérite de mettre fin à l’attentisme qui régnait depuis plusieurs semaines dans les administrations, la nouvelle ouvre, en même temps, une période d’incertitude au sein de la vie politique sénégalaise. Tandis que le Parti socialiste au pouvoir se retrouve livré à lui-même, la principale figure de l’opposition, Me Abdoulaye Wade, le leader du Parti démocratique sénégalais (PDS), fait dans la surenchère. Bien décidé à barrer la route au Premier ministre Abdou Diouf qui doit succéder à Senghor, il réclame l’organisation immédiate d’élections libres et démocratiques… « sous la surveillance de l’armée ».
Il n’en demeure pas moins que l’initiative prise par celui qui était au pouvoir depuis vingt ans à Dakar est une grande première dans la vie politique africaine. Sur un continent plutôt habitué à voir les dirigeants renoncer à leur charge sous la pression des armes, le départ volontaire de Senghor, plus de deux ans avant la fin de son mandat, est un geste qui fait figure d’exemple en Afrique.

Les Sénégalais en ont, du reste, bien conscience. Leur poète-président, décédé en 2001, a « posé les fondements d’une nouvelle éthique du pouvoir », écrit encore Le Soleil dans son édition du 4 décembre, soulignant au passage que cet acte vient compléter la démocratisation du système politique national, quatre ans après l’instauration d’un multipartisme limité dans le pays : « Ici on assassine pour durer au poste de commandement, là on truque les élections, ailleurs on organise des coups d’État dans le sang et les larmes, et voici qu’il nous dit, tout simplement, qu’il faut savoir quitter la table sans se retourner. » Et laisser la place aux jeunes.
Accusé par certains de quitter le navire dans la tempête – depuis plusieurs mois le Sénégal connaît de graves difficultés économiques et financières -, Senghor tire probablement sa révérence pour d’autres raisons. À 74 ans, l’écrivain, qui sera admis à l’Académie française en 1984, aspire à parachever son oeuvre, en même temps qu’à mettre sur orbite son dauphin, plutôt que de le laisser indéfiniment attendre dans l’antichambre présidentielle. Et le voir usé le jour où il devra vraiment prendre les choses en main.

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