Économie

La pêche sénégalaise en eaux troubles

Le mérou se faisant rare au large de Dakar, c’est tout le secteur qui traverse une mauvaise passe. Un plan d’investissement de 65 millions d’euros doit relancer la filière des produits de la mer.

Mis à jour le 13 février 2013 à 10:17

La surpêche arisanale (ici à M’Bour) est en partie responsable du tarissement des ressources. © H. Gyssels/Photononstop

Le thiof va-t-il disparaître et, avec lui, l’industrie de la pêche ? La question est posée, alors que le mérou, poisson préféré des Sénégalais et base du plat national, le tiéboudienne, est désormais classé comme une espèce en danger d’extinction par l’Union internationale pour la conservation de la nature. Toujours aussi demandé au Sénégal comme à l’étranger, le mérou voit son prix croître sans cesse… à l’inverse de sa population.

La faute aux flottes étrangères ? Ces dernières, russe ou chinoise, accusées de piller la ressource au large des 700 km de côtes sénégalaises, se sont vu retirer leurs autorisations, attribuées sans grand contrôle sous Abdoulaye Wade. Pourtant, une étude du Centre de recherches océanographiques de Dakar-Thiaroye (CRODT) et de l’Institut de recherche pour le développement (IRD, France) accable la surpêche artisanale. Quadruplement en trente ans du nombre de pirogues, équipements modernes pour traquer le moindre petit mérou (GPS, sondeurs…), renchérissement du prix de celui-ci, augmentation de la demande, subventions… Autant de paramètres responsables de la disparition du thiof au large du Sénégal. « Et les autres espèces suivent le même chemin », assure Djiga Thiao, chercheur au CRODT.

Les flottes russe et chinoise se sont vu retirer leurs autorisations.

Liquidation

Le phénomène plonge le secteur entier dans une crise profonde. Les unes après les autres, les usines de transformation (conserveries, congélation…) ferment, faute de poisson. Les rescapées ne tournent qu’à un tiers de leur capacité. Africamer, l’un des leaders encore au début des années 2000 (60 millions d’euros de chiffre d’affaires, 15 000 tonnes de produits de la mer surgelés et exportés, 2 700 employés), est actuellement en liquidation, orphelin par ailleurs de son emblématique patron, Emmanuel Georgio Gabrielli, décédé en octobre 2011. La Société nationale des conserveries du Sénégal (SNCDS), qui employait 1 500 personnes, a coulé dans son sillage… Et en bout de chaîne, le secteur de l’emballage a été contaminé à son tour. La société La Rochette Dakar, dont la pêcherie était le premier client, a par exemple vu son activité chuter de 30 %.

Le secteur en chiffres

150 M€ de devises
12 000 pirogues
600 000 emplois (directs et indirects)
520 000 tonnes en 2011

Dans cet océan de mauvaises nouvelles, le salut est arrivé d’Asie. Dès la fin de l’année 2011, Dongwon, un conglomérat sud-coréen, signait un protocole d’accord pour le rachat de la SNCDS… mais il aura fallu un an pour boucler l’affaire. Les Coréens, qui comptent redémarrer son activité début mars, auront investi 15 millions d’euros afin de réhabiliter l’usine. Dongwon discute en outre, de manière informelle encore, avec Africamer.

Fibre de verre

De son côté, le gouvernement s’active. Le plan du ministre de la Pêche et des Affaires maritimes, Pape Diouf, comprend 65 millions d’euros d’investissements cumulés. « La Banque mondiale financera la remise à niveau des quais à destination des flottes étrangères pour 6 milliards de F CFA [9,1 millions d’euros, NDLR], affirme le ministre. L’objectif est d’atteindre un standard international et de renégocier nos accords de pêche avec l’Union européenne, suspendus depuis 2006. » Un quai au port de Saint-Louis sera par ailleurs financé par l’Agence française de développement (AFD) pour 6 millions d’euros – l’appel d’offres a été publié en décembre 2012.

La chaîne du froid bénéficiera quant à elle de 21 millions d’euros des coopérations indienne et espagnole : 34 complexes frigorifiques verront le jour et 115 camions seront distribués. L’État proposera en outre aux pêcheurs de troquer leurs pirogues traditionnelles en bois contre de nouvelles en… fibre de verre. Elles seront fabriquées à Dakar, dans une usine à actionnariat turc, espagnol et sénégalais.

« Nous négocions aussi avec BNP Paribas pour obtenir 19 milliards de F CFA afin de commander quatre patrouilleurs pour mieux surveiller nos eaux territoriales », précise encore Pape Diouf. Le spectre du pillage étranger s’éloigne, mais la course au mérou est loin d’être terminée : toutes ces mesures doivent notamment permettre au pays de… produire plus.