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Théophile Obenga

Par - Bios
Mis à jour le 5 février 2006 à 00:00

Théophile Obenga est né en 1936 au Congo. Arrivé en France en 1963, il entame des études de philosophie à Bordeaux. Sans trop d’enthousiasme. Jusqu’au jour où il découvre Nations nègres et culture dans lequel Cheikh Anta Diop parle de l’Égypte comme du berceau de la civilisation. Des ancêtres noirs bâtisseurs de pyramides ! Un postulat qui change son destin intellectuel. Il s’en va à Genève, où il s’inscrit en histoire et en égyptologie, avant de revenir en 1968 à Paris parachever ses études à la Sorbonne.
En 1970, il rencontre Cheikh Anta Diop venu à l’Unesco participer à la rédaction de l’Histoire générale de l’Afrique. Quatre ans plus tard, il accompagne celui qui est devenu son maître à penser au colloque historique du Caire sur le « Peuplement de l’Égypte ancienne et le déchiffrement de l’écriture méroïtique ».
Théophile Obenga, qui sort aujourd’hui L’Égypte, la Grèce et l’école d’Alexandrie*,?est considéré comme l’héritier de la pensée du chercheur sénégalais. Professeur depuis six ans à l’université de San Francisco, aux États-Unis, il dirige également la revue d’égyptologie ANKH.

Jeune Afrique/L’Intelligent : Que représente Cheikh Anta Diop pour vous ?
Théophile Obenga : D’abord un humaniste qui a laissé à tous ceux qui l’ont fréquenté l’image d’un homme honnête et intègre. En tant que scientifique, ensuite, c’est celui qui nous a légué la plupart de nos matériaux de recherches actuels.
On lui a reproché sa dispersion.
Cheikh n’a jamais perdu de vue l’exigence de toute recherche, la rigueur. Mais, en Afrique, il faisait uvre de pionnier et travaillait dans l’urgence. Quand il fallait un physicien pour faire ceci ou cela, il disait : « Non, inutile d’attendre, je vais le faire moi-même. »
Existe-t-il une relève universitaire ?
Plusieurs pôles de recherche se développent. Aux États-Unis, les professeurs Asa Hilliard à Atlanta, Karenga Malauna en Californie, Molefi Kete Ajante à Philadelphie, et bien d’autres, font d’excellentes choses. Il existe même une association nationale américaine portant sur l’uvre de Cheikh Anta Diop. En Afrique, on trouve des disciples actifs au Mali, au Burkina, en Côte d’Ivoire, au Cameroun. L’égyptologie est enseignée à l’université de Dakar.
Quel est l’héritage de Cheikh Anta Diop sur le plan politique ?
La conscience historique africaine. L’éveil du panafricanisme ! Dès 1960, il attire notre attention sur la nécessité d’une solidarité continentale. Pour faire face aux enjeux géopolitiques mondiaux.
C’était un visionnaire.
À plus d’un titre. Regardez la crise ivoirienne, les guerres qui ont miné le Liberia, la Sierra Leone ou d’autres États. L’impossibilité du continent à parler d’une même voix. Il avait vu venir cet émiettement
Et l’Union africaine ?
Bof ! Ses promoteurs manquent de conviction.
Pourquoi Cheikh Anta Diop n’a-t-il pas été suivi de son temps ?
Un grand homme est rarement écouté par ses contemporains. Ils se disent : « Pour qui se prend-il ? » Le président Senghor le percevait plus comme un adversaire intellectuel. Du coup, on ne salua son génie qu’après sa mort. Ce fut le cas aussi pour Kwame Nkrumah. Aujourd’hui, avec une jeunesse plus consciente, les choses bougent. En Afrique du Sud, le président Thabo Mbeki a fait sienne l’idéologie de la Renaissance prônée par « Cheikh Anta ».
Qu’est-ce que l’égyptologie aujourd’hui ?
Disons-le tout de suite, celle-ci n’est pas une fixation. Il ne s’agit pas de clamer : « l’Égypte, l’Égypte ! » comme si nous n’avions rien d’autre à dire. Mais les Égyptiens étaient bien nos ancêtres. Après tout, les Chinois n’oublient pas Confucius. En Europe, on a le sentiment que tout vient de la Grèce. Pourquoi les Africains n’auraient-ils pas le droit de s’intéresser à leur passé ?

* L’Egypte, la Grèce et l’école d’Alexandrie – Histoire interculturelle dans l’Antiquité aux sources égyptiennes de la philosophie grecque, Kherpera/L’Harmattan, 2005.