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Kofi Annan se rebiffe

« Nous devons condamner cet acte de la façon la plus ferme qui soit. [] Je suis profondément consterné de constater que mes appels précédents pour une cessation immédiate des hostilités n’ont pas été suivis », a lancé Kofi Annan aux quinze membres du Conseil de sécurité, réunis, le 30 juillet, quelques heures après le massacre perpétré par Tsahal dans le village de Qana. Avant de présider cette séance extraordinaire, il avait déclaré : « La situation est extrêmement grave, d’abord et avant tout pour les peuples du Proche-Orient, mais aussi pour l’autorité de cette organisation et particulièrement de ce Conseil. Il est nécessaire d’agir avant que d’autres enfants, femmes et hommes ne deviennent les victimes d’un conflit qui les dépasse. »
Le secrétaire général de l’ONU avait sans doute à l’esprit les images des cadavres d’enfants extraits des décombres, ainsi que celles de Libanais s’en prenant à la Maison des Nations unies, à Beyrouth, pour protester contre l’absence de réaction de l’organisation après les bombardements israéliens du Liban.
L’ONU n’a pourtant pas démérité. Arrivé à Beyrouth le 23 juillet, le coordinateur en chef des affaires humanitaires de l’organisation, Jan Egeland, a déclaré qu’Israël a répliqué de façon « disproportionnée » aux attaques du Hezbollah et violé le « droit international humanitaire ». Deux jours après, des avions israéliens bombardaient une base de la Force intérimaire des Nations unies au Liban (Finul), à Khiyam, faisant quatre morts. Attaque délibérée ou bavure ? Annan, qui se trouvait à Rome pour prendre part à une réunion sur le Liban, s’est dit « choqué et profondément bouleversé », laissant entendre qu’il pourrait s’agir d’une attaque « délibérée » et demandant à Israël d’ouvrir une enquête.
Réaction immédiate du représentant israélien à l’ONU, Dany Guillerman, qui dénonce les propos d’Annan et rejette ses « conclusions hâtives et irresponsables ». Son collègue de Washington, Dany Ayalon, exige, de son côté, que le Ghanéen présente des excuses à Israël. Réponse ferme de ce dernier, le 30 juillet, à New York, à l’occasion de la cérémonie d’hommage aux quatre observateurs tués : « Les questions sur la mort tragique des soldats de la paix doivent trouver une réponse. »
Pourquoi cet « incident », qui, en d’autres temps, aurait été clos après des « regrets » israéliens, a-t-il suscité une réaction aussi ferme du secrétaire général ? Le raid de Tsahal ayant fait suite à ses déclarations – et à celles d’Egeland -, le secrétaire général y a sans doute vu un acte de représailles ou un avertissement. Cette explication est d’autant plus vraisemblable que, neuf jours plus tôt, au sommet du G8 à Saint-Pétersbourg, Bush avait confié à Blair, ignorant que les micros étaient ouverts : « Qu’est-ce qui se passe avec Annan ? Je n’aime pas sa façon de voir l’enchaînement des événements. Fondamentalement, son attitude consiste à dire : un cessez-le-feu et tout le reste suit. » Le président américain, qui voulait laisser à Israël le temps de bouter le Hezbollah hors du Sud-Liban, a moyennement apprécié l’appel du secrétaire général pour un cessez-le-feu immédiat.
En arrivant en Russie, pour assister au sommet du G8, Annan était encore sous le choc du drame survenu, deux jours auparavant, dans le village libanais de Marwahin, près de la frontière israélienne. Dix-huit civils avaient été tués dans leur véhicule par un missile israélien. Les victimes, parmi lesquelles onze enfants, avaient en vain cherché refuge auprès de la Finul, qui les a repoussées. Ce massacre n’a pas seulement ébranlé le secrétaire général, il lui a aussi rappelé des épisodes similaires qui ont marqué son mandat. En avril 1996, une centaine de civils libanais avaient été tués par un obus israélien, qui a atterri sur une base de l’ONU, dans le village de Qana (déjà !), où les victimes avaient en vain cherché à s’abriter. Face au tollé provoqué par l’incident, Israël a déclaré que le tir avait été fait « par erreur », avant qu’un rapport d’enquête de l’ONU ne parle d’un bain de sang prémédité. Sommé par les États-Unis de censurer ledit rapport, l’Égyptien Boutros-Ghali a refusé d’obtempérer. Pour le punir, Washington lui a barré la route d’un second mandat à la tête de l’ONU. Et c’est son adjoint, le très conciliant Annan, qui lui a succédé.
Le 9 juin dernier, un autre obus israélien massacre une famille palestinienne sur une plage de Gaza. Annan a qualifié « d’étrange » la version israélienne des faits – concluant à « une explosion provoquée par un engin piégé placé par des terroristes pour empêcher toute incursion des forces navales de Tsahal sur les côtes de Gaza » -, avant de se rétracter, sous la pression, et de présenter des excuses à Tel-Aviv pour avoir émis des doutes sur sa version. « L’ONU minaude un peu, puis se couche ! » avait alors titré le journaliste israélien Ran Hacohen.
Après le drame de Marwahin, Annan semble avoir décidé de ne plus se laisser marcher sur les pieds. « Il ne craint plus pour son poste, qu’il va de toute façon quitter bientôt », disent certains. Son mandat s’achève, en effet, en décembre. « Dans la tête d’Annan, le fonctionnaire international cède peu à peu la place à l’homme de conviction », répliquent les collaborateurs du Ghanéen.
Quoi qu’il en soit, le secrétaire général n’a jamais été aussi convaincant – et convaincu de son rôle – que depuis le déclenchement de la crise libanaise. Ce panache retrouvé, il l’a affiché devant le Conseil de sécurité, le 20 juillet : « Si les actions du Hezbollah sont déplorables, et si Israël a le droit de se défendre, le recours excessif à la force doit être condamné. Aucun gouvernement ne peut survivre sur les ruines d’une nation. »
Le ton est solennel mais sincère. Celui d’un homme qui retrouve, en même temps que sa liberté, une certaine combativité. Et qui, s’apprêtant à quitter la scène politique, cherche à laisser son empreinte. « Trop tard ! commente un diplomate arabe. Le règne d’Annan restera comme le moins glorieux de l’histoire de l’organisation. »

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