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Bandar l’Américain

Ambassadeur saoudien aux États-Unis depuis vingt-deux ans, ami intime du président américain, véritable personnage de roman, le neveu du roi Fahd rentre au pays. Pour se rapprocher du trône ?

Par - Jacques
Mis à jour le 7 août 2005 à 01:00

Peut-on démissionner d’une famille qui vous a adopté ? Aux États-Unis, journalistes et milieux politiques s’interrogent sur les « raisons personnelles » qui auraient poussé le 20 juillet dernier le prince Bandar Ibn Sultan, le plus américain des Saoudiens, à demander à son oncle, le roi Fahd alors à l’agonie, l’autorisation de quitter l’ambassade d’Arabie saoudite qu’il incarnait à lui seul depuis quelque vingt-deux ans.
Le « Gatsby arabe », ainsi surnommé pour ses manières de dandy millionnaire qui rappellent le personnage du célèbre roman de Scott Fitzgerald, paraît pourtant en bonne santé. À 56 ans, il n’a pas non plus l’âge de prendre sa retraite. A-t-il été contraint de mettre fin à un si long séjour pour libérer la place au profit de son cousin, le sévère Turki al-Fayçal ? Ou bien, estimant achevée sa mission sur le Nouveau Continent, a-t-il de lui-même préféré rentrer à Riyad pour surveiller l’évolution d’une succession monarchique encore à son premier épisode ?
Toujours est-il que le départ du fastueux prince saoudien ne manquera pas de créer un vide à Washington : la Maison Blanche sera privée de l’un de ses interlocuteurs les plus fiables dans le monde arabe, l’ancien secrétaire d’État Colin Powell d’un partenaire de légende au tennis, la CIA d’un « correspondant » discret et de tout premier plan, le couple présidentiel d’un ami assez intime pour avoir été affublé par le cinéaste Michael Moore (Fahrenheit 9/11) du sobriquet de « Bandar Bush », les médias américains d’une plume qui compte – celle avec laquelle on signe non des articles, mais des chèques ! – et la scène people de la côte est des États-Unis d’un de ses fleurons. Sans parler du désarroi des employés de l’aéroport de Newark, habitués à se partager des pourboires… royaux à chaque rotation de l’Airbus 340 que Bandar, pas chiche, prêtait volontiers à James Baker ou à Mohammed VI quand il ne l’utilisait pas lui-même pour se rendre au mariage de Charles et Camilla…
On aura compris que le prince saoudien a du bien et qu’il le montre. Cet argent, il ne le doit pas seulement à son lignage, il l’a aussi gagné à la sueur de son front. Bandar est fils du ministre saoudien de la Défense, Sultan Ibn Abdelaziz – aujourd’hui prince héritier du royaume – et d’une concubine noire analphabète âgée de 16 ans à l’époque de sa naissance. Dès l’adolescence, le futur ambassadeur s’est donc employé à prouver à ses cousins du Palais qu’il était le fils de son père plutôt que celui de sa mère. Pilote formé par la Royal Air Force britannique, officier dans l’armée de l’air saoudienne puis attaché militaire aux États-Unis, Bandar n’a jamais eu froid aux yeux. Il s’est même montré aussi audacieux dans les « négociations spéciales » qui lui ont valu la confiance du roi Fahd que dans les célèbres rase-mottes sur le dos effectués aux commandes de son chasseur à réaction. Pendant un quart de siècle, il est de tous les « coups » menés conjointement par la maison des Saoud et son allié « paradoxal », le Grand Satan américain. Des opérations aussi clandestines que les termes du pacte unissant les deux parties sont désormais notoires : pétrole (des centaines de millions de barils vendus à des prix « raisonnables ») contre parapluie militaire (des centaines de millions de dollars d’armes, la formation, l’expertise et l’assistance technique des spécialistes) de l’Oncle Sam pour protéger le coffre-fort de Riyad contre les convoitises étrangères…
Au fil de cette étrange collaboration, le nom, l’entregent et la cassette de Bandar sont impliqués aussi bien dans le scandale de l’Irangate en 1985-1987 que dans l’aide accordée en sous-main aux islamistes afghans, ces futurs talibans alliés d’un Oussama Ben Laden. Ou encore dans le soutien dont Bush père et Donald Rumsfeld font bénéficier Saddam Hussein, leur bouclier d’alors contre l’Iran.
Tout travail mérite salaire : les commissions en dollars alimentent les comptes bancaires du prince. Qui en reverse une bonne partie dans les sociétés de ses associés, qu’il s’agisse des compagnies pétrolières de la famille Bush (Harken Energy, aux mains de George W.) ou du Carlyle Group, firme nourricière des néocons américains, voire dans les oeuvres caritatives de Barbara ou la bibliothèque de George Herbert. Bref, on trouve « du Bandar » dans tous les recoins obscurs d’une histoire commune que les chefs de ces « familles », de part et d’autre de l’Atlantique, cachent, tant aux électeurs naïfs des uns qu’aux censeurs fondamentalistes des autres.
Mais l’exploit le plus spectaculaire réalisé par le prince se déroule au lendemain du 11 septembre 2001, quand « le ciel lui est tombé sur la tête » après l’effondrement des tours jumelles. Alors que tous les services de sécurité clouent au sol l’ensemble des vols commerciaux et 200 000 avions privés durant la traque des complices des pirates de l’air – quinze d’entre eux (sur dix-neuf) se trouvant avoir la nationalité saoudienne -, Bandar réussit à organiser « l’exodus » de ses concitoyens piégés sur le sol américain. Les seuls passagers admis à voler par les autorités dans les jours qui ont suivi les attentats sont donc les membres de la famille, les compatriotes et les proches de Ben Laden ! Il obtient de ses relations « au plus haut niveau » qu’on épargne à ces derniers des interrogatoires ô combien nécessaires, en poussant même la prévenance jusqu’à les faire voyager dans des appareils spécialement reconfigurés pour les VIP et, surtout, sans en oublier aucun.
Comme en 1991, quand Bush père avait osé installer ses marines sur la terre sacrée de l’islam avant de frapper Bagdad, les relations privilégiées entre George W. et son hôte du ranch de Crawford résistent au séisme. Une semaine à peine après « les faits » du « 9/11 », les deux hommes se congratulent fraternellement sous l’oeil bienveillant de Dick Cheney et Condoleezza Rice…
Quelques jours auparavant, le 31 août 2001, le prince Turki, fils du roi Fayçal et chef des services de renseignements saoudiens pendant un quart de siècle, est limogé. En disgrâce pour avoir échoué à obtenir de ses amis talibans qu’ils lui livrent un Ben Laden déjà considéré comme l’ennemi public numéro un des États-Unis, il rejoint l’ambassade saoudienne à Londres jusqu’à son actuelle nomination à Washington. Le « remplaçant » de Bandar, un ascète de 60 ans formé aux États-Unis, n’a certes pas la personnalité flamboyante de son prédécesseur. Un moment soupçonné par la justice américaine d’avoir été le complice des pirates de l’air du World Trade Center, Turki souffre aussi de ne pas avoir su (ou voulu) mettre fin à ses mauvaises fréquentations quand les « combattants » sont devenus des « terroristes » aux yeux du Pentagone. C’est cependant sur lui que reposeront désormais ces « relations personnelles » entre la Maison Blanche et le Palais de Riyad, qui, bien plus que les traités internationaux, ont permis jusqu’ici aux relations d’intérêt entre les deux pays de se déployer en une stratégie commune. Le moins que l’on puisse dire est que le nouveau venu ne bénéficie pas, à Washington, d’un préjugé très favorable…