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Au pays de la morna

Quand on rencontre Humberto Bettencourt, le très distingué PDG de Cabo Verde Telecom, on est loin d’imaginer qu’il est aussi, et surtout, un guitariste époustouflant, auteur de sept albums, et le fondateur, au milieu des années 1960, du premier groupe de guitares électriques de l’archipel, Ritmos caboverdianos. Si Humbertona – son nom d’artiste – est l’un des rares à avoir su allier, à ce niveau, des activités si différentes, jouer d’un instrument de musique ou chanter au Cap-Vert, c’est comme savoir faire du vélo. L’archipel fourmille de talents. Ils s’appellent Lura, Bau, Ferro Gaïta, Solidade, Tcheka, Vadu, Isa Pereira, Princezito… Ils sont jeunes, doués et, pour certains, déjà célèbres. Et ils ont la musique dans le sang.
Pour le comprendre, il suffit d’entendre une chanson de Cesaria Evora, celle par qui la musique cap- verdienne s’est rendue célèbre en intégrant, à partir du début des années 1990, le répertoire des musiques du monde. La morna, version cap-verdienne de la sodade, une « musique qui exprime l’amour, l’espérance et en même temps la nostalgie et la mélancolie », selon l’artiste elle-même, traduit l’âme profonde du Cap-Vert, de ces marins qui se languissent de leur pays, de ces femmes qui attendent le retour de leur homme, du soupirant qui admire sa belle, de ces expatriés assaillis de souvenirs… Ses origines sont incertaines. Certains évoquent le landu angolais, d’autres le fado portugais, la modinha brésilienne ou encore le mourning des marins britanniques. Métissage de mélodies et de sonorités venues d’ailleurs, la morna serait apparue au XIXe siècle, à l’époque où les ports de l’archipel, et particulièrement celui de Mindelo, servaient de point de ravitaillement aux navires du monde entier.

Aujourd’hui, nombre de musiciens continuent de jouer mornas et coladeiras (plus enjouées, mais pas dénuées de mélancolie) où guitares, cavaquinhos (petites guitares à quatre cordes) et violons ont la part belle. Parmi eux, Bau, un des meilleurs guitaristes du moment et l’un des rares à vivre de sa musique. Luthier de profession, il compte cinq CD à son actif. S’il prend goût à mélanger certaines influences (jazz manouche, fox-trot et samba), il se concentre surtout sur les rythmes traditionnels. Une façon pour lui de « préserver les racines de la musique cap-verdienne » à une époque où toutes les boîtes de nuit de l’archipel ne diffusent plus que du zouk. Comme beaucoup de musiciens, il est né et vit à Mindelo, sur l’île de São Vicente. Au XIXe siècle, la ville était célèbre pour ses nuits festives. Aujourd’hui, elle est plus calme, sauf l’été avec le retour des émigrants ainsi que chaque fin de semaine. Les quelques cafés-concerts de la ville sont alors bondés et, dans une ambiance conviviale, on croise Bau, Solidade ou encore Djosinha, le chanteur de l’illustre Voz de Cabo Verde.
À Praia, sur l’île de Santiago, l’ambiance est différente. C’est le pays du funana et du batuque, musiques fortement inspirées de rythmes africains. Le funana, traditionnellement joué en milieu rural et populaire, fut longtemps combattu par les administrateurs portugais. Quant au batuque, il est traditionnellement chanté par des femmes qui tapent la mesure sur des tambours confectionnés avec des pagnes ou des plastiques. Aujourd’hui, il est repris par Tcheka, Princezito et, surtout, Vadu.
En dépit de sa richesse, l’essentiel de la musique cap-verdienne reste confiné à l’archipel et au milieu de la diaspora. Nombre de grands musiciens n’ont même jamais enregistré d’album. « Les maisons de disques locales n’ont pas les moyens, explique le producteur Augusto Veiga. Par exemple, il y a quelques années, nous avons enregistré Lela Violao, un guitariste de 77 ans qui est une figure nationale ici. Mais je n’ai pas l’argent nécessaire pour produire le CD. »

À l’étranger, seuls Lusafrica, créé en 1988 à Paris par le Franco-Cap-Verdien José da Silva, producteur de Cesaria Evora, ainsi que Morabeza Records (également à Paris) produisent et diffusent les mélodies de l’archipel. Ce dernier, premier label cap-verdien lancé en 1965 à Rotterdam par Djunga D’Biluca, compagnon de lutte d’Amilcar Cabral, avait cessé ses activités dans les années 1980 après avoir produit une soixantaine d’albums, dont le fameux Angola 72 de Bonga. Il aura fallu attendre 2005 pour qu’Elisio Lopez, le neveu du fondateur, relance l’activité du label en rééditant deux incontournables : Jorge Humberto, le « poète de Mindelo » à la voix rauque et mélancolique, et le guitariste Humbertona. À redécouvrir absolument.

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