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De l’oral à l’écrit

Par - Marianne
Mis à jour le 9 mars 2008 à 00:00

En quelques années, le rapport des écrivains à la tradition a considérablement évolué. Cela dit, il serait erroné de voir dans l’écrivain moderne le simple héritier du griot ou du conteur. Les premiers à prendre conscience de l’importance de la tradition orale furent des hommes formés par l’école coloniale. Paul Hazoumé, Birago Diop ou encore Bernard Dadié entendaient témoigner de l’authenticité culturelle des sociétés africaines en fixant par l’écrit une parole originelle, longtemps reléguée au rang de folklore. Finalement, les textes destinés à assurer la promotion de l’oralité n’y parviennent qu’en trahissant les codes de ce type d’expression culturelle ! Pour simplifier, on peut estimer que l’entrée en dialogue de l’écrit avec l’oral se manifeste d’abord par la pratique du collage. Elle consiste soit à insérer dans le corps du texte des fragments (proverbes, contes, fables, etc.) empruntés à l’oralité, soit à mettre en scène un opérateur de l’oralité (vieillard, griot, conteur) censé restituer la parole originelle, le texte global demeurant cependant conforme aux règles de la prose romanesque classique.

L’étrange destin de Wangrin d’Amadou Hampâté Bâ offre un assez bon exemple de cette procédure narrative, puisque dans le récit linéaire et chronologique des friponneries du héros viennent s’insérer des proverbes (« Ce n’est pas le jour de la battue qu’il faut dresser son chien ») ou des contes (l’histoire du paysan qui donne du mil à son âne). Mais si Hampâté Bâ fait usage de guillemets et de signes graphiques distinguant l’oralité de l’écrit, il n’en va plus de même aujourd’hui. Le critique sénégalais Alioune Tine parle maintenant d’« oralité feinte », car, selon lui, les stratégies narratives sont différentes et se rapprochent plus de la subversion de la langue. Kourouma le montre très bien dans son second ouvrage, Monné, Outrages et défis. L’audace langagière du romancier se manifeste dans la fabrication de néologismes comme dans des écarts morpho-syntaxiques par rapport à la norme d’usage du français standard.
Toutes les littératures ont connu le passage de l’oral à l’écrit. Et l’on se souviendra qu’au XVIIe siècle, en France, l’écrit contribue de plus en plus à prendre le relais et à assurer la pérennité de la tradition orale. Aux Contes de ma mère l’oye succèdent les Contes de Charles Perrault. L’Afrique n’échappe pas à ce parcours historique, à cette nuance près qu’ici la mutation s’est effectuée sous la forme d’une ou de plusieurs langues maternelles, d’usage exclusivement oral, à une langue d’écriture étrangère. Il y a donc eu double rupture dans la chaîne de communication et cette circonstance n’est pas sans conséquence sur l’évolution d’une littérature, certes écrite en français, mais dans un contexte de diglossie où cet idiome est devenu au fil des années langue plurielle, perméable aux langues vernaculaires tout comme aux réalités étrangères qu’elles véhiculent.