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On achève bien les héros

Le président indépendantiste a été abattu par les hommes du FSB. Mais Vladimir Poutine aurait tort de se réjouir de ce « succès ».

« Un tête-à-tête de trente minutes avec Vladimir Poutine suffirait à mettre fin à cette guerre et à expliquer au président russe ce que veulent les Tchétchènes. Je crois qu’il ne le sait pas », déclarait Aslan Maskhadov quelques jours avant sa mort, au début du mois de mars.
Élu en janvier 1997 lors d’un scrutin démocratique reconnu par Moscou, le président indépendantiste tchétchène n’aura cessé de tendre la main à la Russie. Malgré les atrocités commises par les troupes fédérales sur une population exsangue. Malgré les attentats perpétrés, en retour, par des kamikazes désespérés et par des chefs de guerre dévoyés comme Chamil Bassaïev, qui revendique la responsabilité de la prise d’otages du théâtre de Moscou, en octobre 2002, ou de la tuerie de l’école de Beslan, en septembre 2004 (340 morts).
Depuis le déclenchement de la deuxième guerre de Tchétchénie, en octobre 1999, Maskhadov n’était plus considéré par le Kremlin comme un président en exercice, mais comme un « terroriste international ». Et depuis le carnage de Beslan, que Maskhadov avait pourtant condamné, Poutine a poussé le mimétisme avec l’Amérique bushienne jusqu’à mettre sa tête à prix : 10 millions de dollars. On a les Ben Laden qu’on peut…
Perpétré le 8 mars par un commando du FSB (ex-KGB), les forces spéciales russes, l’assassinat du leader tchétchène s’inscrit dans le droit fil de cette politique du pire. Pour mettre au pas la république rebelle, Poutine n’a pas hésité à décimer près d’un quart de sa population (200 000 personnes) et à sacrifier ses propres soldats, au risque d’embraser le Caucase du Nord. Sans doute le « coup » politico-médiatique du 8 mars sert-il ses intérêts immédiats. Discrédité par une intervention maladroite en Ukraine, où il a tenté d’imposer « son » candidat à la présidentielle, Poutine s’était vu rappeler à l’ordre par George W. Bush. En Russie même, il est confronté à une grogne sociale, et sa cote de popularité, longtemps au zénith, s’est nettement effritée.
Par le passé déjà, il avait eu recours à divers artifices pour rallumer une guerre commencée en 1994 et interrompue après la déconfiture de Moscou en 1996. Il y eut, en septembre 1999, les explosions meurtrières contre des immeubles en Russie, qui furent attribuées aux Tchétchènes mais seraient l’oeuvre du FSB, et l’attaque de deux villages du Daghestan (région voisine de la Tchétchénie) par Bassaïev et quelques supplétifs arabes. La menace « wahhabite » que Moscou ne cesse de brandir pour justifier sa répression était jusque-là plus fantasmatique que réelle. Dans la région, l’islam, incarné par des confréries soufies, était à mille lieues du djihadisme. Il pourrait s’en rapprocher dangereusement, sur les traces d’un Bassaïev rebaptisé « Adullah Chamil Abou Idris ».
En abattant Maskhadov, Poutine s’est privé du seul interlocuteur capable de l’aider à trouver une issue honorable. Il n’y a plus désormais en Tchétchénie que des jusqu’au-boutistes et une administration locale inféodée à Moscou et haïe de la population. La région est un champ de ruines tenu par des bandes mafieuses avec la bénédiction de hiérarques russes corrompus.
Peut-être, d’ailleurs, était-il déjà trop tard. Maskhadov, une fois élu président, n’était pas parvenu à stabiliser le pays. Très vite débordé par les groupes radicaux, il échoua à les neutraliser en les associant au pouvoir avant de leur concéder l’introduction de la charia. Il estimait pourtant qu’assimiler le combat tchétchène à celui d’al-Qaïda était « insultant » pour ses compatriotes. Paradoxalement, alors qu’il ne semblait plus guère contrôler la situation, Maskhadov avait prouvé, au mois de janvier, que son autorité restait admise par tous. Il avait alors ordonné un cessez-le-feu d’un mois qui fut respecté, même par Bassaïev.
L’homme abattu le 8 mars à Tolstoï-Iourt, à une dizaine de kilomètres de Grozny, avec trois de ses compagnons, était donc un symbole. Le président indépendantiste se terrait dans un bunker enfoui sous la maison d’un villageois. Dans cette cache remplie d’armes et de munitions, le FSB a saisi deux ordinateurs dont les fichiers seront analysés – tout comme le cadavre, qui doit subir une seconde identification. Le jour même, la chaîne russe NTV l’exhibait comme un trophée pendant que Poutine promettait de distribuer des médailles pour récompenser les héros de la Patrie triomphante.
Difficile de reconnaître, dans ce visage de supplicié, la physionomie intelligente de celui qui fut, outre un extraordinaire chef de guerre, un négociateur plein de finesse. Formé à l’école de Moscou, Aslan Maskhadov gardait quelques scrupules à rompre avec les usages.
Il était né le 21 septembre 1951. En exil au Kazakhstan, comme presque tous ses compatriotes déportés sur ordre de Staline pour leur « collaboration » supposée avec les nazis, en 1941-1945. Il ne connaîtra sa patrie qu’à l’âge de 6 ans. Diplômé de l’académie militaire de Leningrad en 1981, il sert en Hongrie puis commande un régiment d’artillerie à Vilnius, où, en 1991, il contribue à mater les indépendantistes lituaniens – un épisode qu’il préférait oublier. En 1992, il démissionne et rejoint Djokhar Doudaïev, un ex-général de l’armée Rouge qui a proclamé l’indépendance de la Tchétchénie un an plus tôt.
En 1994, lorsque les troupes russes pénètrent dans la république rebelle, Maskhadov prend le commandement des forces tchétchènes. Sa défense de Grozny, en décembre, face à une armée russe surarmée sera héroïque. En août 1996, il lance une offensive foudroyante sur la capitale et accule la Russie à ouvrir des négociations. L’homme à la toque d’astrakan conclut avec le général Alexandre Lebed, représentant de Boris Eltsine, une paix qui équivaut à la reconnaissance de fait d’un État tchétchène. En janvier 1997, il est élu président avec 60 % des voix, devant Bassaïev (23 %). Avec la caution des observateurs de l’OSCE.
Aujourd’hui, l’Union européenne s’est contentée de demander des explications à la Russie. Seul le ministre polonais des Affaires étrangères a qualifié son assassinat de « crime » et de « faute politique », tandis que la Fédération internationale des droits de l’homme (FIDH) déplore que Maskhadov n’ait pas été capturé vivant. Embarrassées, les autorités locales à la botte de Moscou multiplient les versions contradictoires, et le président prorusse Alou Alkhanov a reconnu que cette disparition « ne changera rien ». Poutine, malgré ses rodomontades, ne semble pas loin de le penser. Il « reste encore beaucoup de travail » à accomplir en Tchétchénie, a-t-il déclaré. Les survivants du conflit apprécieront…

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