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Au rendez-vous de La Baule

Par - Samy
Mis à jour le 18 juin 2005 à 23:00

La réunion de La Baule – une station balnéaire de la côte Atlantique – promettait d’être houleuse. Elle l’a été. Réunis pour le 16e sommet France-Afrique, les 34 chefs d’État et de gouvernement africains ont entendu leurs oreilles siffler, le 20 juin 1990, lorsque François Mitterrand, en prononçant son discours, affirma que la France « lierait désormais tout son effort de contribution aux efforts qui seront accomplis pour aller vers plus de liberté ». Pour la première fois depuis les indépendances, un dirigeant de l’Hexagone semblait poser une condition à la poursuite de l’aide et de la coopération avec le continent africain : plus de liberté et de démocratie. Le mur de Berlin venait de tomber. Et le vent d’est soufflait maintenant sur les cocotiers. Le Béninois Mathieu Kérékou comprit le premier que la donne avait changé, et il se résigna dès février 1990 à instaurer le pluripartisme et à organiser une conférence nationale.

Un peu partout en Afrique, les régimes autocratiques, fragilisés par une décennie de crise économique et d’ajustement structurel, commençaient à vaciller sous les coups de boutoir de sociétés impatientes et assoiffées de liberté. La démocratie était dans l’air du temps. François Mitterrand ne pouvait pas ne pas en tenir compte. Tout comme il ne pouvait pas ne pas tenir compte du fait que la fin de la guerre froide privait de sa justification principale une politique africaine de la France qui se résumait peu ou prou au soutien inconditionnel aux régimes en place, fussent-ils peu démocratiques et irrespectueux des droits de l’homme.
Sur le moment, les déclarations de Mitterrand firent l’effet d’une douche froide. Quelques-uns des dirigeants africains s’imaginèrent que Paris allait les laisser en plan pour regarder à l’est. Vexés, le Burkinabè Blaise Compaoré ou le Tchadien Hissein Habré firent savoir, dans une réaction de dignité offensée, qu’ils refusaient d’être « considérés comme des clochards à qui l’Occident fait la leçon » et qu’ils n’entendaient pas adopter un « modèle importé de démocratie à l’européenne » qui ne convenait pas nécessairement aux « spécificités politiques et culturelles des sociétés africaines ». Gnassingbé Eyadéma, lui, ne s’embarrassa pas de fioritures, en expliquant benoîtement que, comme le peuple togolais ne voulait pas du multipartisme, il ne pouvait le lui imposer… Le Gabonais Omar Bongo, lui, prit le parti de s’adapter et réitéra les promesses d’ouverture politique. D’autres lui emboîtèrent le pas : il fallait bien donner le change.
La presse, elle, se montra d’emblée plus sceptique sur la portée réelle du discours de François Mitterrand sur la démocratisation. Car le président français s’était bien gardé d’annoncer un gel de la coopération avec les régimes qui resteraient autoritaires. Il y aurait, certes, une « prime à la démocratisation », une aide « plus enthousiaste » en direction des « bons élèves », et une aide « plus tiède » en direction des cancres, mais rien de plus. Et la France n’entendait pas se dérober à ses devoirs et renoncer à faire jouer les clauses des accords de défense. Elle voulait, désormais, distinguer clairement les conflits internes – « des querelles locales dans lesquelles elle n’a plus vocation à se mêler, sauf pour protéger ses ressortissants » – des agressions extérieures. Mais en pratique, les contours de sa nouvelle doctrine militaire allaient rapidement se briser sur l’écueil de la crise rwandaise. En échange de vagues promesses de l’amorce d’un processus démocratique, Juvénal Habyarimana allait en effet continuer à bénéficier de l’assistance tricolore pour faire face à la rébellion tutsie du FPR, armée à partir de l’Ouganda voisin.

« L’effet de La Baule » s’est estompé rapidement. Et la refondation annoncée des relations franco-africaines a fait long feu. La plupart des régimes africains ont fait des efforts pour se rendre plus présentables aux yeux du monde. Tous les pays francophones présents à La Baule ont instauré le multipartisme et adopté de nouvelles Constitutions. Plus d’une centaine d’élections ont été organisées, tout au long des années 1990. Mais, sauf au Bénin (et au Congo-Brazzaville, où l’expérience vira au cauchemar et à la guerre civile), l’alternance n’a pas été au rendez-vous. Et il fallut attendre le génocide rwandais d’avril 1994, dans lequel la France porte une responsabilité indirecte mais indiscutable, pour provoquer un début de remise à plat des relations franco-africaines…