Économie

Une tunisienne programmée pour gagner

Depuis plus de dix ans, cette start-up fournit, partout dans le monde, des solutions bancaires et financières fondées sur les dernières évolutions technologiques.

Par - Abdelaziz
Mis à jour le 3 novembre 2016 à 11:10

Soixante-douze banques dans le monde et 4 000 de leurs agences utilisent ses logiciels. Qu’elles soient à Paris, Londres, Madrid, New York, Montréal, Bangkok, Johannesburg, Athènes, Kiev, Bucarest, Taipei, ou dans les pays d’Afrique du Nord et d’Afrique centrale, ces banques sont équipées de ses solutions intégrées dans leurs systèmes d’information. Cette entreprise, Banque, Finance et Investissement (BFI), opère dans le domaine des technologies de l’information et est originaire d’un pays de l’hémisphère Sud, la Tunisie. Le 27 avril, dans les salons du siège de l’Unesco, à Paris, son parcours exceptionnel a été couronné par une distinction, le Mérite au développement des technologies de l’information, qui lui a été attribué par l’Institut international de promotion et de prestige.
Concepteur et développeur de progiciels, BFI est spécialisée dans l’édition et l’intégration de solutions bancaires et financières fondées sur les dernières évolutions technologiques. Numéro un dans ce domaine sur le marché local, BFI est surtout tournée vers l’exportation. Elle a des filiales internationales à Paris, Alger, Casablanca et Madrid, outre les équipes qu’elle maintient pendant de longues durées dans les pays où elle intervient.
En 2006, le chiffre d’affaires de BFI a atteint 13,5 millions d’euros, dont 70 % à l’export. Un record comparé aux 6 millions d’euros de 2005 et surtout une prouesse, parce que le succès n’était pas du tout évident pour cette start-up fondée en 1994. Cette année-là, son chiffre d’affaires n’était que de 300 000 euros. Pour remporter les contrats, il lui fallait des références. Pour les obtenir, il a fallu toute l’ingéniosité d’un tandem hors pair : Badreddine Ouali, un ingénieur informaticien qui a acquis son expérience à l’étranger au sein de McDonnell Douglas Information Systems et du Groupe Axa, et Habib Ben Hariz (52 ans), un spécialiste de la finance et du commercial, qui assure les fonctions de président-directeur général. Avec un tel duo, BFI a fait le bon choix en se positionnant à temps sur le créneau des systèmes d’information financiers, peu encombré à l’époque. On en était encore à l’heure où le paysage bancaire commençait à s’ouvrir sur les technologies de l’information et où les marchés des changes et les opérations boursières s’ouvraient dans le sillage des grandes places financières internationales. « Le marché tunisien est petit, déclare Ben Hariz. C’est pourquoi, dès le départ, nous avons voulu nous connecter sur le marché international, qui est notre gagne-pain. C’est aussi le terrain le plus difficile. Nous y sommes allés, et c’est cela notre plus grande référence. » « On a commencé métier par métier, ajoute Ben Hariz. Nous avons mis quinze ans pour couvrir la totalité des besoins du système d’information d’une banque. »
En 1997, la compagnie participe au développement du secteur monétique en Tunisie. Elle fournit à la fois les logiciels et les équipements. C’est en 1999 que BFI remporte son premier grand contrat. Il porte sur la modernisation des moyens de paiement en Tunisie. Jusqu’alors, la compensation des chèques entre banques était manuelle. La télécompensation en était encore à ses débuts, même dans les pays développés. La Banque centrale et les banques de la place créent la Société interbancaire de télécompensation (Sibtel), dont le système est appelé à être mis en place à l’échelle nationale. BFI relève le défi pour fournir les solutions qui font marcher le réseau. « Nous avions misé dessus. Les autorités publiques et la Banque centrale de Tunisie avaient une attitude bienveillante à l’égard des nouvelles technologies. Elles nous ont donc fait confiance. On n’a pas gagné d’argent, on en a même perdu beaucoup. Notre satisfaction est que le réseau a été réalisé par nos propres compétences, à 100 % tunisiennes. » On était alors en pleine ouverture du secteur financier, et cela a permis à BFI d’accompagner la modernisation des banques, des sociétés de Bourse et du réseau de La Poste. Elle a équipé en logiciels pratiquement la totalité des salles de changes des banques tunisiennes, 70 % du parc de retrait de billets de banque. BFI devient alors l’une des cinq compagnies dans le monde à avoir développé un paquet de progiciels utilisés par les banques pour le transfert électronique de fonds d’un pays à l’autre à travers le système international connu sous le nom de Swift. Cet organisme lui délivre la médaille d’or pour la qualité de son produit.
En parallèle, BFI se fait une place sur son créneau à l’international grâce à deux atouts maîtres : des ressources humaines nombreuses et de qualité, et l’avantage compétitif du site tunisien en matière de coûts. Des banques et des institutions financières, notamment espagnoles, marocaines, algériennes, françaises, font confiance à ses solutions. C’est l’expansion. Mais la crise mondiale qui frappe le secteur des technologies de l’information au lendemain du 11 septembre 2001 ne l’épargne pas. Fin 2002, Ouali rejoint Vermeg, une entreprise similaire à BFI basée à Paris. Le centre de recherche et développement comprenant une soixantaine de personnes est néanmoins maintenu à Tunis, et BFI se concentre sur les marchés émergents et l’Afrique.
La reprise ne commence qu’en 2003. À la suite d’un appel d’offres supervisé par la Banque mondiale, BFI remporte un marché de 4,6 millions d’euros pour la mise en place du système de télécompensation et de dématérialisation des moyens de paiement de masse pour le siège de la Banque des États de l’Afrique centrale (BEAC) et ses six pays membres. Financé par la Banque mondiale, le projet devrait être fin prêt cette année. « C’est un partenariat stratégique entre l’Afrique centrale et nous, déclare Ben Hariz. Ce premier marché nous permettra d’aller plus loin dans le développement des systèmes de paiement des six pays de la région (Cameroun, Gabon, Congo, Tchad, Centrafrique et Guinée équatoriale) qui compte cinquante banques. »
Peu de start-up nées dans l’hémisphère Sud au début des années 1990 ont survécu et peuvent aujourd’hui afficher un palmarès aussi remarquable. Il est vrai que jusqu’à ce jour BFI n’a distribué aucun dividende, ses gains étant réinvestis chaque année pour lui permettre de rester dans la course. « Avec modestie, nous restons une petite boîte, commente Ben Hariz. Mais le fait est que nous avons gagné le pari de la technologie. »