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Pourquoi l’islam est une religion moderne

Par - Chedli
Mis à jour le 22 octobre 2007 à 01:00

Depuis la fin du XIXe siècle, l’Occident éprouve de moins en moins d’attrait romantique pour l’Orient. Mais des uvres érudites y ont vu le jour, pour mieux faire connaître ces lointaines contrées, leur passé, leur civilisation. Au cours du dernier tiers du XXe siècle, les grands esprits, en Occident, ont d’autres centres d’intérêt que le Moyen-Orient. Après des penseurs de la trempe de Louis Massignon et Jacques Berque, ou de grands historiens comme Charles-André Julien et Évariste Lévi-Provençal, ceux de leurs disciples qui pouvaient prolonger leur magistère n’ont pu acquérir l’aura de leurs maîtres.
C’est alors que les vieux démons de l’orientalisme colonial reprennent le dessus, principalement en Amérique. Dans des études normatives du passé comme du présent, au gré des passions de leurs auteurs, l’avenir des peuples de cette région est pris en otage et voué irrémédiablement à la barbarie.
Qu’est-ce qui est en question ? C’est l’islam, présenté tantôt comme une « religion décalée », tantôt comme un ennemi irréductible de l’Occident. Il est vrai que l’impuissance de ceux qui avaient la charge de défendre la cause de leur peuple a poussé sur le devant de la scène régionale – voire internationale – des combattants de tous acabits. Et, depuis que certains mouvements fondamentalistes connaissent des dérives démentielles, on confond souvent, en Occident, islam et islamisme. En tout cas, on confond volontiers l’islam, en tant que religion, avec les sociétés musulmanes – comme si, pour connaître le christianisme, il suffisait, par exemple, de se référer à la chrétienté médiévale. Le Dieu de l’islam serait à part, n’étant ni celui de l’Ancien Testament, ni celui des Évangiles. Un Dieu barbare, en somme, pour des sociétés barbares.
Pour mettre les pendules à l’heure, il n’est pas inutile qu’un musulman, fidèle à sa foi, mais élevé dans l’attachement à la culture occidentale, dise à des lecteurs occidentaux – et aussi à des musulmans immigrés – ce qu’était l’islam vrai, authentique, plusieurs siècles avant que le monde musulman ne fût tombé en décadence. Pour plus de clarté, je reprendrai, une à une, les grandes questions que l’opinion occidentale se pose à propos de l’islam.

Que dit l’islam au sujet de la raison ?
Eh bien, l’islam, contrairement à certaines idées reçues, exalte la raison. Les injonctions de faire, en toute chose, usage de la raison sont innombrables dans le Coran. Il fait de la raison l’arbitre en toute chose. Il fait de l’usage de la raison une règle, aussi bien pour les choses de la vie que pour les aspects pratiques de la religion. À travers le Coran et les propos du Prophète, la raison apparaît comme le lien entre l’homme et l’au-delà.

Quelle est l’attitude de l’islam devant la science, le savoir ?
Là aussi, on s’attend à une attitude de refus, ou, du moins, de fermeture. Or l’islam, non seulement honore le savoir, mais il en fait un pivot de la vie terrestre. Le Coran exhorte à l’acquisition du savoir, considéré comme moyen, pour l’homme, de connaître les réalités dans lesquelles il vit et d’y adapter ses actions et ses comportements.
Le Prophète incite à aller chercher le savoir, fût-ce au bout du monde – en Chine, dit-il, c’était alors le bout du monde. Pour le musulman, c’est, dit-il, une obligation, du berceau à la tombe. On retrouve là une idée moderne de l’instruction permanente, de l’apprentissage toute la vie.
Le savoir, pour l’islam, n’est nullement influencé par la religion. C’est pourquoi on doit le rechercher partout. Peu importent les croyances religieuses de ceux qui détiennent le savoir.

L’islam exalte donc la raison. Il encourage le savoir, donc l’effort scientifique, comme nous disons aujourd’hui. Que va-t-il en résulter pour le musulman ?
Au moyen de la raison, et à la lumière de la part de savoir qu’il a pu obtenir, le musulman a le devoir d’exercer, en toute chose, sa pensée, sa réflexion, pour résoudre les problèmes qui se posent à lui. Ce n’est pas seulement un droit, c’est une obligation, bien entendu en fonction des possibilités de chacun, de son niveau d’instruction.
L’islam considère aussi comme un devoir l’effort de réflexion concernant la finalité des prescriptions religieuses. Celles-ci doivent, en effet, être soumises à la raison pour les moduler selon les circonstances. C’est une des fonctions de ce que l’islam appelle l’ijtihad, c’est-à-dire la réflexion personnelle, la pensée critique, condition qui permet le libre arbitre, tant dans les choses de la vie que pour mieux comprendre la religion, ses fondements, ses préceptes et ses valeurs. C’est ce qui favorise l’émergence de courants jurisprudentiels différents. Il en résulte, pour la société, une diversité d’opinions, souvent en opposition. Le Coran l’admet et même assure que c’est une donnée de la vie ici-bas.

L’islam n’est-il pas fataliste ?
Beaucoup de non-musulmans le pensent, mais aussi nombre de musulmans le croient, qui connaissent mal leur religion et la dénaturent très souvent. En réalité, l’éthique islamique insiste sur la responsabilité individuelle et prône une attitude volontariste. L’homme est responsable des siens, de sa communauté ; il est responsable de tous. Pour les protéger, les servir. Mais l’individu n’est nullement responsable des actes commis par d’autres, fussent-ils ses plus proches.
L’islam est donc opposé au fatalisme, en mettant l’accent sur la responsabilité, mais aussi en insistant sur l’effort que chacun doit faire pour réaliser ses aspirations légitimes. Ceux qui prônent une attitude fataliste trahissent par conséquent la lettre et l’esprit de l’éthique islamique. En croyant que l’islam appelle à une attitude fataliste, on renonce à toute initiative humaine. Or une telle attitude est à l’opposé des recommandations islamiques, selon lesquelles l’homme est responsable de son devenir. C’est seulement dans les périodes de décadence qu’une attitude d’abaissement de l’homme s’est développée – comme consolation, sans doute. Attribuer cette attitude de désespérance aux enseignements de l’islam lui-même, c’est incriminer la religion là où la responsabilité des hommes est première.
L’islam fustige ceux qui s’en remettent à la providence et s’abstiennent de toute initiative. Mais il honore ceux qui – tout en déployant des efforts ardents – implorent l’aide de Dieu. C’est cela le sens de la soumission à Dieu voulue par l’islam – et exprimée par le mot même islam.
Fatalisme et soumission à Dieu sont deux notions différentes. Toute religion, du reste, est une forme de soumission à Dieu, dans la mesure où elle reconnaît une puissance transcendante à laquelle l’homme devra, un jour, rendre compte. Mais c’est le rapport au divin qui fait parfois problème et doit être mieux compris pour être bien vécu. Dans le Coran, il y a un verset, que je traduis pour vous : « Rien n’appartient à l’homme que son propre effort. » N’est-ce pas là une invite adressée à l’homme pour qu’il adopte une attitude volontariste ?

L’islam est donc favorable à une attitude rationaliste, à l’acquisition du savoir et à la pensée critique. Comment tout cela va-t-il se répercuter sur le contenu de cette religion, qui est en même temps une civilisation ?
L’islam introduit, dans la culture religieuse, l’idée d’évolution sociale et, par conséquent, de relativité éthique, par l’interrogation sur ses propres finalités. En effet, à l’égard de ses prescriptions, l’islam introduit l’idée de finalité qui permet de les moduler – ou même de les suspendre – selon les besoins et les contraintes de la vie personnelle ou sociale.
À l’égard des actes humains, l’islam introduit la notion d’intention au moment où l’homme accomplit un acte. Contrairement au proverbe bien connu : « l’enfer est pavé de bonnes intentions », l’éthique islamique stipule que, dans la pesée des actes, ce qui compte, c’est l’intention. Finalité et intentionnalité introduisent, à leur tour, la relativité dans l’éthique islamique. Si, dans son esprit et ses visées, cette éthique reste inchangée, ses dispositions ne sont plus immuables, mais doivent s’accorder aux réalités, tant individuelles que collectives.
Le Coran, du reste, est le seul livre sacré qui se place lui-même dans une perspective de relativité, en affirmant que ses versets sont de deux sortes :
a) ceux qui sont « fermes », donc invariables, irréfragables – concernant essentiellement le dogme et le culte ;
b) ceux qui sont flottants, sujets à des variations – on pourrait dire qu’ils sont à géométrie variable. Ils concernent principalement le comportement.
Par cette distinction, le Coran invite à l’interprétation des versets qui peuvent paraître obscurs ou malaisés.

Ayant des prescriptions modulables selon les circonstances, l’islam a-t-il besoin de laïcité ?
Un célèbre éditorialiste a écrit : « Tous les pays d’Occident ont épousé une laïcité que l’islam ignore. » Dans cette affirmation, il y a deux mots qui appellent commentaire : Occident et islam.
La laïcité fut conquise, en Europe, par la société civile à la suite de confrontations avec l’Église. Ce n’est pas le Vatican qui décréta la laïcité. Celle-ci lui fut imposée à son corps défendant. Mais est-il vrai que l’islam a toujours ignoré la laïcité ?
On ne peut comparer que des situations comparables. En islam, il n’y a ni Église ni clergé. Il ne peut donc s’agir de séparer deux pouvoirs en conflit. Mais un certain épisode a permis au Prophète de dire à ses compagnons : vous êtes plus qualifiés que moi pour connaître des choses d’ici-bas. En affirmant cela, il ouvrait la voie à une distinction entre le spirituel et le temporel. Mais cette distinction ne devait pas faire fortune. Les remous et les conflits qui ont bouleversé la société musulmane, après l’assassinat du deuxième calife, devaient empêcher les docteurs de la loi de s’attacher à l’étude d’une telle question qui pouvait leur paraître oiseuse.

Avec cette souplesse et une telle élasticité, quelle est l’attitude de l’islam envers les autres religions ?
L’islam est tolérant en général, notamment à l’égard des deux autres religions révélées, pour la bonne raison qu’il se situe dans la lignée d’Abraham, donc dans leur prolongement.
Si l’islam s’est toujours, depuis les origines, considéré comme l’héritier des deux grandes religions qui l’ont précédé, il n’est pas étonnant que cette affiliation revendiquée lui soit refusée, chacune des deux autres se voulant, par vocation, la négation de toute autre postérieure à elle qui prétendrait à la supplanter.
Chose singulière – qui n’a pas toujours été relevée – dans un verset élogieux, le Coran affirme que les fidèles de Jésus auront le dessus jusqu’au jour du Jugement dernier sur ceux qui le renient. Évidemment, l’islam revendique pour les siens une place privilégiée parmi les fidèles de Jésus. Il ne se propose donc nullement de combattre le christianisme ou la religion mosaïque.
Une sourate entière, très courte, a pour objet d’apprendre au Prophète comment discuter avec ses contradicteurs et lui recommande de leur dire : « Vous avez votre religion, j’ai la mienne. » Un autre verset explicite le sens de cette réponse, en disant que chacun a les devoirs et les pratiques de sa religion. La vérité historique est que, nonobstant des divergences sérieuses, l’islam a toujours respecté les religions qui ont pour fondement la foi en Dieu. Son maître mot est « nulle contrainte en matière de religion ».

Quelles sont alors les grandes tendances d’une société conforme à l’esprit et à l’éthique de l’islam ?
Il faut d’abord souligner un fait civilisationnel rare dans les sociétés de l’époque : l’existence, au sein de la société musulmane, d’une exceptionnelle diversité ethnique et religieuse. En effet, les musulmans d’alors étaient d’origines diverses. Mais des juifs et des chrétiens – des dhimmis restés fidèles à leur foi et en mesure de remplir les devoirs de leur culte respectif – vivaient en parfaite harmonie avec le reste de la population. Ils n’étaient l’objet d’aucune pression pour les amener à abjurer leur foi et à embrasser l’islam. Au contraire de ce qui va se passer souvent, bien plus tard, les dhimmis, sous le Prophète et ses califes, bénéficiaient effectivement d’une protection que les étrangers ne trouvaient dans aucune autre société.
Ces alliés, ces hôtes, le Prophète disait qu’il les prenait « sous son aile » et menaçait de l’enfer quiconque les humiliait ou les rudoyait. Bien plus, ces chrétiens et ces juifs ont adopté la langue arabe et possédaient une culture islamique brillante. Ils étaient parfaitement « intégrés » – plus de mille ans avant les sociétés occidentales, qui ont fini, après moult soubresauts, par reproduire, à cet égard, le schéma des sociétés de Bagdad ou de Cordoue. Ces dhimmis avaient un statut spécial qui leur garantissait une protection totale. On les considérait non seulement comme des « protégés » mais aussi comme des alliés. On les désignait par un vocable qui signifiait « les gens du pacte ». Ils pouvaient accéder à de hautes fonctions dans l’État. Certains devenaient ministres. Nourri d’une forte culture arabo-islamique, l’un des grands penseurs juifs, Maimonide, s’est inspiré d’Averroès pour renouveler les rapports entre foi et raison dans le judaïsme. À plusieurs siècles d’intervalle, Lévinas fera de même, en s’inspirant de la philosophie allemande, pour donner des écrits sacrés une nouvelle herméneutique.
Évidemment, ces « alliés » étaient assujettis à l’impôt. Mais tout comme n’importe quel musulman. On peut même dire que leur statut les avantageait, car leur impôt était forfaitaire, alors que le musulman était soumis à la zakat, impôt proportionnel aux ressources.
Ainsi, la société islamique est pluraliste. Elle admet la cohabitation des religions.

Quelles sont les orientations économiques de cette société ?
L’islam est contre toute opération d’accaparement : du pouvoir, de l’argent, du savoir, ou des biens vitaux, comme l’eau, le pain et les soins. L’islam est également opposé à tout cloisonnement social ou éthique. Ses vues économiques visent surtout à faire en sorte que l’argent ne demeure pas entre les mains d’une caste.
L’islam est pour le développement d’activités économiques et commerciales saines, c’est-à-dire libres et profitant à tous. L’islam exige même que ces activités soient menées avec tous les risques qui y sont inhérents. Quelle différence avec ce que nous appelons aujourd’hui le marché ?
L’islam est contre le bas de laine. Il ne serait donc pas opposé à un système de dépôt et de redistribution bien orienté, c’est-à-dire uvrant pour le développement économique, social et culturel de toutes les couches de la société. Cette doctrine économique ne peut être contre un système assurant l’investissement continu des flux financiers dans tous les domaines qui peuvent améliorer la vie des hommes.
Se considérant à la fois comme religion et comme civilisation, l’islam appelle à uvrer, en même temps, pour ce monde comme s’il était éternel et pour l’au-delà comme si son avènement était imminent.
L’islam a institué la solidarité sociale comme ciment de la société. Avec un mode d’organisation sans doute en avance sur son temps : la zakat, un impôt proportionnel aux ressources. Sa finalité est expressément indiquée par des hadiths : assurer le fonctionnement de l’État, mais aussi opérer des transferts sociaux, afin d’aider les plus démunis à subvenir à leurs besoins essentiels.

Comment se présente l’éthique relationnelle en islam ? Et qu’en est-il des relations avec l’environnement ?
Au regard de la religion, l’homme et la femme sont dans une parfaite équivalence fonctionnelle. Dans les domaines familial et social, ce qui prévaut, c’est la parité, la complémentarité, le partage des responsabilités.
Les règles islamiques relatives à l’héritage constituent une véritable révolution pour l’époque, qui en excluait totalement les femmes. Dans une société patriarcale – et où les attaches de clan et les liens tribaux priment sur tout le reste -, reconnaître à la femme des droits, même inférieurs à ceux de l’autre sexe, était un tournant. Quant à la position sociale des femmes, rien, ni dans le Coran ni dans les propos du Prophète, n’indique qu’il faut les tenir à l’écart, les priver de toute instruction, bref en faire des êtres de seconde zone. Bien au contraire, le comportement du Prophète avec ses épouses, ainsi qu’avec toutes les femmes qu’il pouvait rencontrer, était toujours empreint de respect et de délicates attentions. De son épouse préférée, fille de son alter ego Abou Bakr, il disait : « Instruisez-vous des préceptes de votre religion auprès de [Aïcha] » – qui devait plus tard remplir cet office avec une sagacité étonnante pour son âge. Dans la vie du Prophète, deux autres femmes ont occupé une place éminente : sa première épouse, Khadija – qui resta, jusqu’à sa mort, l’unique maîtresse du foyer – et l’aînée de ses filles, Fatima.
Dans le Coran, on trouve, sur la signification de l’union entre mari et femme, des propos d’une grande beauté. Je n’en veux pour exemple que celui-ci : « Vos femmes sont vos parures, comme parures, également, vous êtes pour elles. » Comment exprimer plus délicatement cette relation, à la fois d’intimité et d’apparat, entre les membres d’un couple ? Le clivage social entre les deux sexes ne s’est creusé que bien plus tard, avec le développement d’un piétisme exagéré, qui finit par réduire tout contact avec une femme à une source diabolique d’incoercibles tentations de la chair.
Concernant l’esclavage, si l’islam – comme du reste les deux religions précédentes – ne prononce pas son abolition, il considère comme un grand péché de maltraiter les esclaves. Bien plus, il met l’affranchissement parmi les meilleures uvres de piété. Un des grands compagnons du Prophète – dont celui-ci assurait que les propos, en matière de religion, étaient toujours inspirés – s’exclamait : « D’où tirez-vous le droit de réduire en esclavage des êtres que Dieu a fait naître libres ? »
Pour les devoirs de proximité – dirions-nous aujourd’hui -, l’islam non seulement met très haut le respect du voisin, mais recommande aussi d’avoir pour lui des égards, de le traiter avec courtoisie, de lui apporter aide et protection.
L’islam recommande de traiter avec ménagement les personnes âgées, de prendre soin des malades, de traiter les enfants de manière affectueuse. Évidemment, les parents et tous les membres de la famille doivent faire l’objet d’attentions particulières.
Mais au-delà des personnes, l’islam s’intéresse à la végétation et aux animaux domestiques, à la faune et à la flore. Il enjoint d’en prendre soin et d’éviter tout acte qui peut menacer leur développement. Planter un arbre, pour l’islam, est un geste de grande piété. De même secourir un animal en détresse.

Au-delà des fables fantaisistes que l’on colporte, qu’en est-il vraiment du djihad ?
Certains journaux publient des articles avec des titres provocateurs tel « Mahomet, le prophète armé », comme s’il était le premier prophète à l’être. On oublie Josué, ses armées et ses guerres – et même les armées que l’Éternel lui envoyait.
Le djihad signifie combat. D’abord un combat contre soi-même, pour vaincre ses passions, ses mauvais instincts (le grand djihad). Puis un combat contre l’autre, mais uniquement quand il est agresseur (le petit djihad). Dans toutes les confrontations armées entre musulmans et non-musulmans du temps du Prophète, les musulmans sont en position de défense. De plus, les guerres conduites par le Prophète sont soumises à une éthique rigoureuse :
– ne frapper que les combattants ;
– épargner les femmes, les enfants et les vieillards ;
– ne jamais profaner les cadavres d’ennemis ;
– ne jamais infliger des tortures à des prisonniers ;
– tout acharnement à poursuivre la guerre lorsqu’un règlement pacifique est possible est considéré comme une agression. « S’ils inclinent à la paix, fais de même », dit le Coran.
Qu’avons-nous ajouté d’essentiel à tout cela aujourd’hui ? Au surplus, dans ses guerres, l’islam n’a jamais forcé ses ennemis à renoncer à leur religion. Il leur a toujours laissé le libre choix.

Quelle conclusion tirer de tous les enseignements que nous avons passés en revue ?
En mettant l’accent sur le rôle de la raison, en appelant à la réflexion critique, en introduisant l’idée de relativité éthique, en faisant tomber les cloisonnements sociaux, ethniques ou religieux, mais aussi en ouvrant la société à la pluralité religieuse et culturelle, en un mot, en instaurant l’humain qui infléchit les prescriptions religieuses, les enseignements de l’islam que nous venons d’évoquer ne sont-ils pas de nature à préparer ce que nous appelons la modernité : un système qui établit une interdépendance dynamique entre les ambitions et les nécessités, d’une part, les valeurs morales et les aspirations spirituelles, d’autre part ? S’en prendre à l’islam, à son Prophète ou à son Livre, de façon polémique, et parfois méprisante, c’est poursuivre un combat anachronique et sans objet.
Les dérives islamistes – évidemment bien postérieures au Prophète – ont des effets déplorables, d’abord pour les sociétés musulmanes elles-mêmes. Pour vaincre l’islamisme, qui prend aussi pour cible les musulmans de bon aloi, il faut recourir à d’autres moyens que l’insulte ou le dédain – et encore moins aux seuls moyens sécuritaires. Il faut aller à la racine du mal : à l’intérieur des sociétés incriminées, l’inculture des masses et la privation de biens auxquels elles ont droit ; sur le plan extérieur, les conduites arrogantes et les agissements agressifs qui suscitent la colère, entretiennent et attisent les rancurs et, finalement, poussent à des comportements aussi répugnants qu’absurdes – que l’on appelle attentats terroristes.
Il faut donc un faisceau d’actions concourantes, orientées vers le même but : tarir la source d’où coule le flux terroriste. Il faut aussi et surtout, à l’égard du monde musulman, une attitude différente : une sociologie « compréhensive », une politique qui respecte les droits des gens, un regard sans mépris ni condescendance. C’est ainsi seulement qu’on pourra persuader les sociétés musulmanes de se joindre à cette lutte internationale, où les enjeux, réels, sont partagés.

* Ancien secrétaire général de la Ligue des Etats arabes.