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Violence à tout-va

La réalisation très réaliste de Jean-Stéphane Sauvaire ne laissera pas indifférent. Un film choc qui met à rude épreuve la sensibilité du spectateur.

Par - Renaud
Mis à jour le 23 novembre 2008 à 00:00

La tragédie des enfants-soldats fournit un sujet très cinématographique. Elle permet de traiter en une seule fois de deux thèmes – la guerre et les enfants – qui fournissent toujours la matière de films spectaculaires et populaires. De l’action, du danger, de l’adrénaline, de la violence, avec des individus entraînés dans d’innombrables péripéties, voilà des ingrédients qui ne pourront que captiver et émouvoir le spectateur. Surtout lorsque les héros, vivant dans un pays parmi les plus pauvres, sont des jeunes qui découvrent leur force de futurs adultes et leur sexualité d’adolescent et n’ont d’autre solution que le passage à l’acte brutal au moindre problème. Et, lorsque ces très jeunes soldats sont manipulés par des combattants plus âgés les encourageant à faire preuve de cette cruauté dont seuls les enfants sont parfois capables.
Voilà pourquoi Johnny Mad Dog ne laissera personne indifférent. Ledit Johnny « Chien Méchant », même pas 15 ans, est le chef d’une petite bande d’ados et de pré-ados enrôlés de force dans une milice qui sème la terreur dans un pays en pleine guerre civile, qui pourrait être le Liberia ou la Sierra Leone. Ces combattants, parfois encore prépubères, sans foi ni loi, portent, tout comme leur chef (Never Die), des noms d’emprunt très évocateurs : Young Major, Small Devil, No Good Advice, Jungle Rocket Leur cri de guerre, pour se donner du courage ou impressionner leurs supposés ennemis, plus souvent des villageois ou des citadins pacifiques que des hommes armés, est sans ambiguïté : « Si t’as peur de mourir, fallait pas naître ! »
On suivra tout au long de ce long-métrage, filmé sur un mode réaliste, l’équipée sauvage de ces guerriers qui prennent souvent, avec leurs innombrables gris-gris et leurs improbables accoutrements (des vêtements bariolés de toutes sortes, récupérés sur leurs victimes), l’allure inquiétante d’acteurs d’un mauvais film d’horreur. Seule fait figure d’exception dans ce scénario du pire une histoire dans l’histoire, celle de Laokolé, une fillette de 13 ans qui tente désespérément de mettre à l’abri son père infirme menacé par les miliciens et qui finira par rencontrer sur son chemin Johnny Mad Dog.
Le film n’est pas économe en matière de violence et, à l’occasion, de pathos. Le réalisateur, Jean-Stéphane Sauvaire, a voulu ainsi dénoncer avec vigueur le scandale que constituent l’existence même de ces enfants-soldats et leur utilisation par des adultes sans scrupules, qui démolissent à jamais leur existence. Raison pour laquelle la présidente du Liberia, Ellen Johnson-Sirleaf, a appuyé le projet et aidé au recrutement des acteurs, le plus souvent d’anciens enfants-soldats. Grâce à son soutien, Sauvaire a pu mener à terme ce tournage délicat sur les lieux mêmes d’une récente guerre civile.
On peut douter cependant de l’efficacité du procédé. À vouloir « s’approcher de la réalité », de l’aveu du réalisateur, en ne reculant jamais devant les atrocités commises, l’on gagne certes en intensité visuelle. Mais il n’est pas certain que l’on permette au spectateur, plongé ainsi dans l’action et la fascination, de penser quoi que ce soit de ce qu’il regarde. Même en ne montrant que des comportements qui ont assurément existé, on propose ainsi une vision simpliste d’une situation en vérité fort complexe et pas facilement représentable en filmant au premier degré et sans recul.
En évitant cet écueil dans Ezra, Étalon d’or du Fespaco 2007, qui racontait une histoire très semblable d’un enfant-soldat, le Nigérian Newton Aduaka a démontré que l’on pouvait aborder le sujet tout autrement. Aduaka a choisi de montrer le personnage principal lors d’un procès après la fin des hostilités, alors qu’il tente difficilement de se reconstruire. Les épisodes violents de son passé guerrier sont racontés sur le mode du flash-back. Ce qui implique par construction une distanciation salutaire.
Il est vrai que Johnny Mad Dog touchera, au moins à sa sortie, beaucoup plus de spectateurs qu’Ezra. Lesquels s’indigneront, d’autant que leur sensibilité aura été mise à l’épreuve. Johnny Mad Dog leur permettra-t-il néanmoins de s’interroger sur les causes et les conséquences du phénomène des enfants-soldats ? Et des guerres qui ont provoqué l’apparition dudit phénomène ? On peut en douter.

« N’ayez pas peur de nous. N’ayez pas peur des enfants-soldats. »
Dagbeh Tweh (« No Good Advice »)
Dans ses yeux, il y a la fragilité d’un tout-petit et les blessures d’un adulte qui aurait vu trop d’horreurs. Abandonné par sa mère, recueilli par sa grand-mère, qui meurt quand il a 5 ans, il a trouvé dans l’équipe du film une nouvelle famille.

« On est tous des enfants-soldats et faire un film de guerre c’est formidable. »
Christopher Minie (« Johnny Mad Dog »)
Devant les photographes, ébloui par les flashs, « Johnny Chien Méchant », à peine 1,60 m, n’est plus qu’un enfant impressionné par l’agitation médiatique autour de lui. Il veut continuer à faire du cinéma, même s’il sait qu’à Monrovia ce sera un pari difficile.

« Plus jamais je ne ferai la guerre. N’encouragez jamais un enfant à faire ça. »
Barry Chernoh (« Small Devil »)
Du haut de ses 19 ans, il est l’un des acteurs les plus âgés. Comme les seize autres, il vit maintenant à la Johnny Mad Dog Foundation, une maison de Monrovia. Elle est financée pour le moment par Jean-Stéphane Sauvaire, qui consacre à la fondation tout l’argent des prix remportés par le film.