Télécoms

Sifiso Dabengwa, PDG de MTN : « La guerre des prix est la pire des stratégies »

Ce Zimbabwéen est né en 1958 et dirige MTN depuis 2011. DR

Ce Zimbabwéen est né en 1958 et dirige MTN depuis 2011. DR ©

Expansion internationale, baisse des tarifs, développement des réseaux 4G et des services aux entreprises… Le patron de MTN, le premier opérateur africain de téléphonie mobile, présente sa feuille de route.

Présent dans 21 pays au Moyen-Orient et en Afrique, le groupe sud-africain MTN reste la référence en matière de télécoms sur le continent. En 2012, son chiffre d’affaires a atteint 12 milliards d’euros, et le nombre de ses abonnés dépassera 200 millions d’ici à quelques mois. Pénalisé par une intense guerre des prix, notamment au Nigeria, et par des pertes liées aux taux de change en Iran, en Syrie et au Soudan, l’opérateur a néanmoins su maintenir sa rentabilité (42 % de marge Ebitda) et, surtout, préparer l’avenir en consacrant 2,7 milliards d’euros à l’amélioration de ses infrastructures. En marge du Congrès mondial du mobile organisé fin février à Barcelone, Sifiso Dabengwa, PDG de MTN, a livré à Jeune Afrique les contours de la stratégie du géant sud-africain et apporté un nouveau démenti aux accusations de corruption portées par Turkcell.

Propos recueillis à Barcelone par Gemma Ware et Julien Clémençot

Jeune Afrique : MTN va-t-il poursuivre son développement international ?

Sifiso Dabengwa : Notre expansion va se poursuivre à la fois en Afrique et au Moyen-Orient, mais nous regardons aussi les opportunités en Asie, notamment en Birmanie, qui est sans doute le dernier marché vierge de ce continent. En Afrique, nous sommes toujours très intéressés par une possible seconde licence en Éthiopie. Nous pensons que c’est une grande opportunité, même si aucun calendrier n’a encore été arrêté par les autorités.

En Iran, les accusations de corruption formulées par Turkcell sont sans fondement.

Vous aviez aussi exprimé votre intérêt pour Maroc Télécom…

Nous avons regardé, mais nous n’avons pas donné suite. À la fin, la question est : le prix semble-t-il raisonnable ? De notre point de vue, les attentes étaient trop élevées. Nous continuons par ailleurs à regarder les différentes possibilités en Afrique du Nord. La Libye peut être intéressante, mais nous avons certains critères à respecter. Celui de la taille du marché est important.

En 2010, vous aviez tenté un rapprochement avec un autre opérateur. Ce projet est-il toujours d’actualité ?

Non, cela appartient définitivement au passé. Nous ne cherchons pas un rapprochement qui débouche sur une profonde transformation, car cela représente un risque sans qu’on soit certain de créer de la valeur. Nous sommes plutôt en quête d’acquisitions qui ne concernent qu’un seul pays pour les digérer plus facilement. Avec du recul, le mariage avec Bharti n’aurait probablement pas été une bonne opération.

L’ex-juge Lord Hoffmann vient de publier un rapport sur les accusations de corruption formulées par Turkcell en Iran. Cette affaire a-t-elle affecté la réputation de votre groupe ?

Ces accusations nous ont fait du tort, elles ont instillé le doute dans l’esprit des gens. Étaient-elles vraies ou pas ? Nous avions besoin d’une personnalité indépendante pour faire toute la lumière. C’est ce que vient de faire le comité présidé par Leonard Hoffmann, dont les travaux démontrent que les attaques de Turkcell sont sans fondement. Notre gouvernance a toujours respecté les meilleurs standards.

L’affaire est-elle toujours devant la justice américaine ?

Le juge a mis le dossier en veille en attendant une décision de la Cour suprême sur une affaire similaire. La question est de savoir si la justice américaine doit traiter ce type de cas. Le jugement est attendu en juin.

Cyril Ramaphosa est devenu vice-président du Congrès national africain (ANC). Va-t-il démissionner de son poste de président du conseil d’administration de MTN ?

Il a clairement dit que, maintenant qu’il est vice-président de l’ANC, la politique devient sa principale préoccupation et qu’il renoncerait à ses responsabilités dans le monde des affaires. D’ailleurs, il n’assistera pas à notre prochaine assemblée générale, en mai.

À l’échelle mondiale, les revenus tirés des échanges de données devraient dépasser ceux de la voix dans les cinq ans. Où en êtes-vous ?

On constate une forte amélioration du chiffre d’affaires provenant des échanges de données [+ 58,5 % en 2012, NDLR]. C’est une importante source de revenus futurs pour MTN [10,8 % l’an dernier]. Néanmoins, la pénétration d’internet sur le continent est toujours très basse. L’élément clé, c’est la disponibilité des téléphones et leur prix. Je pense que l’on peut assister à un décollage des échanges de données si le prix des smartphones se situe entre 40 et 60 dollars [entre 30 et 45 euros].

Cliquez sur l'image.Les fabricants chinois sont-ils capables d’atteindre cet objectif ?

Ils tendent vers cela. Mais je pense que des fournisseurs comme Nokia regardent aussi cette opportunité. Que cherche-t-on ? Un téléphone possédant des fonctionnalités limitées. Pas forcément un appareil qui pourra gérer dix applications en même temps, mais peut-être une ou deux. Aller sur les réseaux sociaux, sur internet, c’est ce que les gens demandent le plus. Et quand ils voudront plus, ils changeront pour des téléphones plus performants.

La 3G est une technologie récente en Afrique. Pourquoi lancez-vous déjà des réseaux 4G ?

Pour être certain que nous sommes capables de le faire d’un point de vue technologique. Nous avons un réseau pilote en Afrique du Sud et un autre est en cours de déploiement en Ouganda. Ce sont d’abord les professionnels qui seront les principaux utilisateurs.

L’Afrique est la région du monde où le revenu moyen par utilisateur (Arpu) a le plus chuté en 2012 (- 10 %). Comment conciliez-vous cette pression et la nécessité d’investir dans vos réseaux ?

C’est le challenge auquel sont soumis tous les opérateurs. La pression sur les prix a mis beaucoup d’acteurs du mobile dans le rouge. Continuer à investir dans ce contexte est un challenge.

Au Nigeria, votre Arpu décroît, mais votre marge Ebitda (qui mesure la rentabilité) est très très haute (58,3 %). Comment faites-vous ?

Tout est affaire de pilotage : contrôler les coûts, regarder les attentes des consommateurs et, surtout, bien identifier les investissements à réaliser. Nous sommes probablement le plus gros investisseur privé au Nigeria en dehors de l’industrie pétrolière. L’an dernier, cela a représenté plus de 1 milliard de dollars. Notre industrie est avant tout une question de réseau et d’efficacité.

Pourtant, de plus en plus de pays, comme le Nigeria et le Ghana, sanctionnent la piètre qualité de service des opérateurs…

Le Nigeria est l’exemple type d’un marché où les prix ont chuté plus vite qu’attendu, ce qui a entraîné une hausse de la demande supérieure à la capacité du réseau.

Au Kenya, Safaricom est allé à contre-courant de la guerre des prix en augmentant ses tarifs. Allez-vous adopter cette stratégie ?

Oui, quand nous sentirons que c’est possible. La guerre des prix est sans doute la pire des stratégies. Il n’y a pas beaucoup d’opérateurs profitables en Afrique une fois déduits les taxes et les amortissements…

Pourquoi avez-vous réorganisé vos activités destinées aux entreprises ?

Augmenter leur contribution à notre chiffre d’affaires est l’un de nos objectifs. Nous sommes en train de créer une filiale chargée de développer des produits et des services spécifiques pour qu’ils soient ensuite déployés dans nos différentes opérations. Dans la plupart de nos marchés, il y a de bonnes opportunités.

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