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Qu’est-ce qu’une guerre civile ?

Question de Laure Ferjou, Paris, France

Par - Moulay
Mis à jour le 24 décembre 2006 à 00:00

La formule élémentaire pour définir la guerre civile est simple : la violence doit être « civile », il doit s’agir d’une « guerre », et son objectif est l’exercice ou la prise du pouvoir. « Civile » signifie que la lutte a lieu à l’intérieur d’un territoire national, et elle implique la participation de la population. En outre, c’est une guerre que le dictionnaire définit comme une « contestation hostile au moyen de forces armées ».
Est-ce que cela suppose des batailles et des campagnes en bonne et due forme, ou bien est-ce qu’une lutte régionale ou entre factions suffit ? Selon nous, la ligne de partage repose sur un degré minimal d’organisation, la présence de combattants identifiés et reconnaissables en tant que tels. Une guerre civile suppose aussi des chefs qui expliquent pourquoi ils se battent, ainsi qu’un public qui comprend de quoi il s’agit : les désaccords, les populations et les objectifs. La troisième condition, le pouvoir, est également importante. La violence est le critère suprême : les combattants essaient de s’emparer du pouvoir national ou de le conserver. La vengeance, la revendication de droits, les crimes de masse et les gains économiques ne sont pas, pris isolément ou ensemble, des motifs suffisants. Passer le test de la postérité et obtenir le statut historique de guerre civile est rare. Seuls cinq cas précis peuvent être cités : les conflits anglais (1642-1649), américain (1861-1865), russe (1918-1921), espagnol (1936-1939) et libanais (1975-1990). Il y a eu, bien sûr, d’innombrables autres exemples de luttes internes violentes, mais peu sont inscrites dans la mémoire en tant que guerres civiles.
La violence irakienne présente deux des caractéristiques de la guerre civile : elle a lieu à l’intérieur des frontières nationales et implique principalement des populations locales qui tuent d’autres populations locales. Il y a trois types principaux d’acteurs dans la violence irakienne. L’insurrection sunnite était la principale responsable des violences jusqu’à ce que l’attentat commis contre la mosquée de Samara au printemps dernier engendre des représailles à grande échelle de la part des chiites. La violence a deux principales composantes : d’un côté, les wahhabites et les salafistes rigoureux, de l’autre, les truands laïcs baasistes. La deuxième catégorie d’acteurs, ce sont les milices chiites. La plus importante est dirigée par Moqtada el-Sadr, l’imam chiite radical. Les baasistes chiites qui faisaient partie de la garde rapprochée de Saddam Hussein jouent aussi un rôle.
Le troisième élément, la police irakienne et l’armée, combat au nom de l’État irakien contre le programme sectaire de l’insurrection sunnite et des milices chiites. La police a été infiltrée par les milices alors que l’armée irakienne est plutôt indépendante.
Une caractéristique clé de la violence irakienne est l’absence de dénonciation publique de l’ennemi par les dirigeants populaires. Excepté les salafistes, qui manquent de soutien, ils en appellent constamment à l’unité, à la tolérance et à la fin du bain de sang. Dans la mesure où le conflit irakien met en cause des tendances séparatistes et régionales, l’absence de revendications publiques dans les objectifs des factions équivaut à un manque d’ambitions territoriales explicites. Les Kurdes ne jouent pas un grand rôle dans le scénario de la guerre civile irakienne. Ils sont fondamentalement séparés de l’État irakien arabe et s’ils se mettent en tête d’officialiser ce statut, aucun Irakien arabe ne pourra les en empêcher. Selon les critères historiques, les troubles irakiens ne constituent pas réellement une guerre civile : ils doivent être considérés comme la combinaison d’une lutte exacerbée entre les factions et d’une criminalité massive.