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Les « rêveurs » passent à l’acte

| Écrit par René

Dopés par une « vision » du cheikh Yassine annonçant une prochaine insurrection populaire, les islamistes radicaux multiplient les provocations.

Depuis la mi-mai, la situation politique au Maroc est dominée par le face-à-face entre la Jamaa (« communauté ») Al Adl Wal Ihsane, que dirige le cheikh Abdessalam Yassine, et les autorités. La confrontation a donné lieu à plusieurs centaines d’interpellations, toutes sanctionnées par des poursuites judiciaires, même si les intéressés ont été laissés en liberté.
Au départ, c’est l’annonce par la Jamaa d’une campagne de recrutement à grande échelle baptisée « Portes ouvertes » qui a déclenché le processus. Réunions publiques, distributions de tracts, de CD et de livres du cheikh Les militants de cette mouvance mystico-radicale ont pris possession de l’espace public. La réaction des autorités ne s’est pas fait attendre : outre les arrestations déjà évoquées, les locaux de l’organisation ont été mis sous scellés. La Jamaa n’a en effet aucune existence légale. Elle est seulement « tolérée », notion qu’on chercherait en vain dans le code des libertés. Ce no man’s land juridique explique la relative gêne des pouvoirs publics. En proclamant que « force doit rester à la loi », ils empêchent les islamistes radicaux de mener à bien leur campagne. Mais ils s’abstiennent soigneusement de poursuivre les dirigeants de cette tendance pour constitution d’organisation illégale, tout simplement parce que, depuis plus de dix ans, ceux-ci s’affichent en tant que tels, sans grande conséquence. C’est d’ailleurs en s’appuyant sur cet acquis que Mohamed Laabadi, le numéro deux de l’association et successeur présumé du cheikh, a choisi l’escalade dans la « guerre des locaux ».
Laabadi a été, une première fois, arrêté par la police en compagnie d’une centaine de militants, le local où avait lieu la réunion étant placé sous scellés. Il n’a alors pas hésité à intenter un procès en référé contre le Premier ministre, le ministre de l’Intérieur et le chef de la sûreté. Le tribunal s’étant déclaré incompétent, le chef islamiste a publiquement reproché à la justice d’être « aux ordres », tandis que ses camarades dénonçaient une « campagne d’injustice et de tyrannie ». Ordre a alors été donné aux militants de refuser ce « diktat » censé démontrer « la faiblesse du régime ».
Pour renforcer le message, Laabadi en personne a pris la tête d’un commando, qui, à Oujda, a brisé les scellés du local dont il est le propriétaire et tenté d’occuper ce qu’il considère comme son domicile. Arrêté une nouvelle fois, il est poursuivi pour bris de scellés, refus d’obtempérer et quelques autres broutilles. Le message est passé, puisque d’autres opérations du même genre (bris de scellés suivis d’arrestations) ont eu lieu dans plusieurs autres villes du royaume. Chaque fois, le modus operandi est le même : les militants se regroupent en rangs serrés, bras croisés, face à la police et se laissent embarquer sans violence. Les images largement diffusées par la presse montrent qu’il s’agit bien d’une vaste campagne de désobéissance civile.
Même sans violences, ce face-à-face n’est pas anodin, parce qu’il intervient dans un contexte particulier. Le cheikh Yassine, qui a fait de ses « visions » un mode d’action politique, a annoncé l’an passé que 2006 serait « l’année de la Qaouma », terme qui signifie « levée en masse », « insurrection populaire ». Le cheikh assure recevoir régulièrement la visite du Prophète Mohammed et de l’ange Gabriel. Une fois, ce dernier l’aurait emmené en promenade dans le palais royal… Ses très mystiques adeptes accordent un inépuisable crédit à ces visions. Pour eux, ce sont des messages de Dieu lui-même En octobre 2005, Nadia Yassine, la fille du cheikh, s’était appuyée sur l’une d’elles pour vanter publiquement les mérites de la République. Son procès a tourné court suite, paraît-il, à des pressions de l’ambassade des États-Unis.
Les étudiants d’Al Adl ont pour leur part fait main basse sur l’Union nationale des étudiants de Maroc (Unem), organisation au passé glorieux mais paralysée depuis des ?lustres. Dès le début de l’année universitaire, ils ont élu un comité exécutif et engagé une série d’actions souvent violentes. À deux reprises, des doyens ont été séquestrés. Dans les facs, toute autre expression que celle de leur mouvement est interdite. Ici et là, des grèves à répétition ont failli déboucher sur une année blanche. Les grévistes exigeaient la libération d’étudiants arrêtés en 1994 à Oujda. Le crime de ces derniers n’était pas banal : ils avaient jugé, condamné pour « apostasie » et exécuté deux étudiants gauchistes. Al Adl Wal Ihsane les considère néanmoins comme des « détenus politiques »
C’est ce contexte qui éclaire l’attitude des pouvoirs publics face à la campagne de mobilisation des « adlistes ». S’il y avait le moindre doute quant aux intentions du mouvement, les déclarations de Laabadi sur la « faiblesse » présumée du régime, puis un article publié sur Internet dans lequel Nadia Yassine estime que « ce régime est la corruption en soi », les ont assurément dissipés.
Le face-à-face ne se déroule pas en vase clos. Les partis « traditionnels » (Istiqlal, USFP) n’apportent au pouvoir qu’un soutien réticent et se bornent à réclamer l’application de la loi « par et pour tous ». Au Parti de la justice et du développement (PJD), un profond clivage se manifeste sur cette question. Lors d’un meeting, Saad Eddine al-Othmani, son secrétaire général, a par exemple dû affronter, à Tétouan, une salle acquise « aux frères adlistes ». Pressé par l’assistance de prendre position, il a d’abord louvoyé, puis a fini par lâcher que « Al Adl Wal Ihsane doit appliquer la loi ». De nombreux militants ont alors quitté la salle La réponse est venue d’Oujda, ville islamiste par excellence, où le secrétaire régional du PJD a publié un communiqué de soutien aux amis du cheikh Yassine et dénoncé une « campagne de répression injuste et injustifiée ». Ces dissonances sont la confirmation du fossé qui sépare le discours des dirigeants et les convictions de leur base.
Selon toute apparence, l’État modulera sa réaction en fonction des prises de position des partis et de la société civile. Pour l’instant, les appuis apportés au cheikh Yassine et aux siens sont rarissimes. Si elles ne transigent pas sur l’interdiction de l’opération Portes ouvertes, la police et la justice n’ont commis aucun excès. Les gardes à vue des militants interpellés ne dépassent pas, par exemple, quelques heures. « Les gens d’Al Adl Wal Ihsane vont multiplier les provocations parce qu’ils veulent susciter un affrontement à l’échelle nationale », prédit un ancien des renseignements généraux. Convaincus que la vision du cheikh à propos de la « Qaouma » est une annonce divine, ses adeptes paraissent littéralement dopés. En face, les responsables de la sécurité veillent au grain sans se départir de leur calme. Leur retenue est perçue comme un signe de confiance, mais résistera-t-elle au désir d’escalade d’Al Adl Wal Ihsane ? L’été risque d’être chaud.

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