Agroalimentaire

Bertrand Vignes : « Qu’on arrête d’attaquer l’huile de palme ! »

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Producteur et distributeur d'huile alimentaire en Afrique de l'Ouest, Sifca s'intéresse aussi à des oléagineux comme l'arachide.

Producteur et distributeur d'huile alimentaire en Afrique de l'Ouest, Sifca s'intéresse aussi à des oléagineux comme l'arachide. © Sia Kambou

À la tête de l’ivoirien Sifca depuis mars 2011, le Français détaille la stratégie de diversification géographique et sectorielle du premier groupe agro-industriel d’Afrique de l’Ouest. Il répond aussi aux critiques formulées à l’encontre d’un de ses produits phares.

L’ agro-industrie est un travail de longue haleine. Il y a dix ans, Yves Lambelin, alors dirigeant de Sifca – il a été assassiné en avril 2011 en pleine crise postélectorale ivoirienne -, finalisait son désengagement du cacao et travaillait ardemment au développement des deux productions qui sont devenues aujourd’hui les piliers de l’entreprise : le caoutchouc naturel et l’huile de palme.

À quoi ressemblera le premier groupe agro-industriel d’Afrique de l’Ouest dans dix ans ? Parfois hésitant dans ses propos, pesant chacun de ses mots, Bertrand Vignes, directeur général depuis mars 2011, n’est pas du genre à se risquer. Sifca sera selon lui « un grand producteur d’huile de palme et de caoutchouc », disposant d’une « meilleure assise géographique » et sans doute aussi d’un panel d’activités plus large.

Profil

– Diplômé de l’Ensa (École nationale supérieure agronomique) de Rennes
– Entre chez Michelin en 1981. Il sera notamment responsable des plantations d’hévéas en Afrique
– Rejoint Sifca en 2009 en tant que DG adjoint, puis DG de Palmci
– Nommé DG de Sifca en mars 2011

Mais ce que Sifca veut avant tout, c’est conforter son rôle auprès des populations paysannes et former les techniciens africains de demain. « Chaque année, les hectares que nous plantons créent 6 000 emplois », souligne Bertrand Vignes. L’agronome avance avec la prudence de ceux qui abhorrent la spéculation : « Notre position dans quinze ans dépendra aussi de notre capacité à assurer l’harmonie avec les planteurs », conclut-il.

Propos recueillis à Abidjan par Frédéric Maury

Jeune Afrique : Vous finalisez actuellement vos comptes pour l’année 2012. A-t-elle été bonne ?

Bertrand Vignes : Globalement, oui. Notre production d’huile de palme brute a grimpé de 12 %, avec une production de 283 000 t. Dans le caoutchouc, la production usinée a progressé de 9 %, à 141 000 t. Dans le sucre, nous continuons à augmenter notre production, qui a gagné 7 %, à 93 000 t, soit la moitié de la consommation ivoirienne. Pour Sania, après une année 2011 affectée par la crise, la production d’oléine a progressé de 30 %, à 300 000 t. En matière de résultats, nous sommes dépendants des cours, et pourtant, malgré une baisse des prix du caoutchouc et de l’huile de palme en 2012, le chiffre d’affaires est resté assez semblable, passant de 517 milliards à 536 milliards de F CFA [soit 817 millions d’euros, NDLR] entre 2011 et 2012. Le résultat net avait été assez élevé en 2011 grâce au cours du caoutchouc ; il a été un peu en retrait l’année dernière.

Quel est le principal défi pour Sifca aujourd’hui ?

Nous en avons deux. Le premier est d’améliorer la rentabilité des activités existantes en augmentant les rendements, en baissant les coûts et en valorisant mieux nos produits. L’autre grand volet est la croissance. Nous sommes sur des activités qui ont des résultats satisfaisants, ce qui nous permet d’envisager de nous développer. Nous avons aussi des compétences, forgées depuis de longues années, qui nous donnent un avantage pour grandir sur le continent et en Afrique de l’Ouest en particulier. Principalement dans l’huile de palme et le caoutchouc, pour lesquels la région a un réel potentiel. Dans le premier domaine, il y a un déficit important dans la sous-région. Dans l’autre, nous sommes idéalement situés par rapport à l’Europe. Nous envisageons aussi de développer des activités logiquement intégrées, comme la valorisation de la biomasse [pour fournir de l’énergie aux usines].

Une image troublée

Sifca a beau être le premier groupe privé du pays et l’un des principaux employeurs, il reste mal connu de nombreux Ivoiriens. Pis, ces derniers mois, le procès des dirigeants de Sifca-Coop, une société qui avait racheté il y a une décennie une partie des activités de cacao de Sifca, sème le trouble jusqu’à l’intérieur du groupe – et ce même si les deux entreprises, malgré la proximité de leur nom, n’ont plus aucun lien. Le groupe se dit conscient de ce problème d’image, qu’il compense en partie en sponsorisant le club de football de l’Asec Mimosa, à Abidjan. « Nos filiales, comme SAPH ou Palmci, sont très connues, notamment des planteurs, et nous ne voudrions pas qu’une communication trop importante autour du nom Sifca vienne troubler les choses », prévient toutefois Bertrand Vignes. F.M.

La nature cyclique de votre activité ne rend-elle pas fragile toute stratégie d’investissement ?

Nous avons deux secteurs d’activité solides, et un troisième qu’est le sucre. Cet équilibre nous donne de la solidité. Mais cela renforce aussi la nécessité d’être toujours plus productif. Dans le caoutchouc, nous affichons des rendements parmi les meilleurs au monde. Dans l’huile de palme, nous avons encore beaucoup à faire pour rattraper l’Asie.

L’activité sucrière ne paraît pas être au coeur de votre groupe. Quelle place a-t-elle réellement ?

Nous avons fait deux constats concernant le sucre : le premier est que nous étions petits et l’autre qu’il nous fallait consentir de lourds investissements pour mettre à niveau l’outil industriel. Nous avons hésité à faire cela tout seul et nous avons regardé les partenariats possibles, sans toutefois envisager de vendre. Nous avons finalement constaté que nous avions de bons rendements, une parfaite maîtrise de l’irrigation et une expertise reconnue, et avons mis en place un plan de trois ans pour les usines, aidés par les bailleurs de fonds. L’objectif est d’atteindre une production de 115 000 ou 120 000 t.

La Côte d’Ivoire contribue majoritairement à vos revenus, mais vous êtes implantés dans trois autres pays d’Afrique de l’Ouest : le Liberia, le Ghana et le Nigeria. Comptez-vous poursuivre cette diversification géographique ?

Quand on parle de croissance géographique, il faut dissocier les parties industrielle et commerciale. Sur le premier point, nous avons la chance d’être sur quatre pays qui présentent un excellent potentiel de développement pour nos activités palmiers et hévéas. La logique est de se concentrer en priorité sur ces pays-là. Mais nous sommes en veille sur d’autres opportunités géographiques, par exemple en Sierra Leone et au Cameroun. Dans ces pays, il n’y a pas de projet précis mais nous accumulons les connaissances pour être prêts.

Où en êtes-vous de votre développement au Nigeria et au Ghana ?

Les choses sont en cours pour développer des plantations d’huile de palme au Nigeria. Au Ghana, nous allons développer avec Wilmar, sur le modèle de ce que nous avons fait en Côte d’Ivoire avec Sania, de la production et du raffinage d’huile de palme. Cela sera annoncé prochainement.

Les singapouriens Wilmar et Olam sont vos actionnaires mais aussi des concurrents potentiels. Quelles sont vos relations ?

En Afrique de l’Ouest, nous travaillons en concertation sur nos différents projets, ce qui ne veut pas dire que nous faisons tout ensemble.

Olam va planter des hévéas au Gabon. Vous pourriez donc vous associer à eux ?

Sifca-embouteillage Sia-Kambou

Olam nous en a parlé. Nous n’avons pas l’intention aujourd’hui de les accompagner, mais si nous jugions tous deux qu’il serait opportun de travailler ensemble, nous le ferions. Dans l’hévéa, nous nous appuyons sur [le français] Michelin, donc nous n’avons pas forcément les yeux tournés vers un autre partenaire.

Pourriez-vous développer d’autres productions agricoles ?

Le groupe a fait la preuve par le passé qu’il était capable de changer, en passant du café-cacao à d’autres activités. Nous sommes des professionnels de l’agro-industrie. Je parlais plus tôt de la diversification géographique dans le domaine commercial. Il se trouve que nous avons créé en 2012 une société au Sénégal pour le stockage et le conditionnement de l’huile de palme, en joint-venture avec le Complexe agro-industriel de Touba. Nous travaillions déjà depuis quelques années avec ce partenaire, mais dans l’arachide : nous l’avons appuyé dans la gestion et l’amélioration de son usine de pressage. Nous sommes dans les oléagineux, nous distribuons une huile alimentaire en Afrique de l’Ouest, il est donc logique que nous regardions les autres oléagineux.

Vous pourriez donc un jour produire de l’huile d’arachide au Sénégal ?

Pourquoi pas ?

Êtes-vous candidat à la reprise de la Banque pour le financement de l’agriculture ?

Le gouvernement ivoirien n’a pas statué sur ce qu’il souhaite faire avec la BFA, donc nous ne travaillons pas sur ce dossier. Maintenant, notre groupe dépend pour plus de moitié de la production des planteurs, et nous voulons nous développer de manière harmonieuse entre nos plantations industrielles et les plantations villageoises. Tout cela dépend beaucoup de la disponibilité des financements. La question financière est donc majeure.

Comment réagissez-vous aux polémiques en Europe sur l’huile de palme ?

Ce sujet nous tient à coeur. La déforestation concerne avant tout l’Asie, notamment la Malaisie et l’Indonésie. Selon une étude du Cirad [Centre de coopération internationale en recherche agronomique pour le développement], sur les 21 millions d’hectares de forêt primaire qui ont disparu entre 1990 et 2005, seulement 3 millions correspondent à la création de palmeraies. D’autre part, le développement du palmier à huile en Afrique de l’Ouest ne se fait pas sur des forêts primaires. Le débat sur la déforestation asiatique ne nous concerne pas, donc nous n’acceptons pas que nous en souffrions. Que des pratiques soient condamnées, c’est normal, qu’un produit soit attaqué, nous ne sommes pas d’accord.

Le risque existe en revanche en Afrique centrale…

Partout où il y a des forêts primaires, il y a un risque. Surtout en Afrique, où il faudra multiplier par cinq la production agricole, ce qui ne se fera pas dans le Sahara. Les États doivent développer des plans précis pour les forêts. Nous voulons dire : attaquez-vous aux problèmes, pas aux produits. Le planteur ivoirien ne détruit pas les orangs-outans et, à ce titre, la condamnation des publicités de Système U contre l’huile de palme en France nous conforte.

Et sur la qualité ?

Les recherches qui ont été faites montrent qu’une grande partie des acides gras saturés, qui sont néfastes, ne sont pas assimilés par l’organisme dans le cas de l’huile de palme. Alors que dans le beurre, ils le sont. Par ailleurs, l’industrie agroalimentaire a besoin d’une huile hydrogénée pour donner de la consistance à un certain nombre de produits. Si on n’utilise pas l’huile de palme, on est obligé d’hydrogéner d’autres huiles, ce qui crée des acides gras trans qui, eux, sont très dangereux. C’est pour dire tout cela que nous organisons en juin le Congrès africain de l’huile de palme, à Abidjan.

Vous vendez l’essentiel de votre huile en Afrique de l’Ouest. La polémique a-t-elle eu un impact sur vos ventes ?

Non, mais nous voyons apparaître ici des produits sur lesquels figure la mention « sans huile de palme ». Ce qui est incroyable dans un pays où cette huile fait partie de la tradition culinaire. D’autre part, les problèmes que nous avons eus au Sénégal il y a deux ans, où nos produits ont été bloqués pendant un an en raison d’un décret, montrent que le sujet peut être brandi comme un argument contre nous.

Jean-Louis Billon s’est retiré de tous ses mandats au sein du groupe.

Le potentiel agro-industriel africain est immense, mais les blocages nombreux. Lequel est selon vous le plus aigu ?

Pour aider au développement de l’agro-industrie, il faut favoriser l’accès au foncier. Si nous n’avons pas grandi davantage ces dernières années malgré des cours élevés, c’est à cause de cette difficulté d’accès. Cela nécessite d’abord d’avoir des régimes fonciers clairs et des accords avec les communautés.

Que pourraient faire les États ?

Dans le cas ivoirien, ce serait par exemple d’accélérer l’acquisition de titres fonciers. L’autre point est lié : c’est l’accès au financement, qui serait d’ailleurs facilité par la disponibilité des titres fonciers. Parmi les autres blocages, je citerais les infrastructures, l’instabilité politique bien sûr, ou encore la fiscalité. La Côte d’Ivoire a décrété en 2012 une taxe de 5 % sur le chiffre d’affaires de l’hévéa, pas sur les bénéfices. Cela a sans doute été calculé sur la base des cours élevés de 2011, mais alors que les cours ont baissé depuis, la taxe perdure.

Les États africains auraient-ils intérêt à protéger davantage leurs industries ?

Nous estimons, surtout dans des pays où il y a des déficits d’infrastructures, qu’il est indispensable qu’il y ait une certaine forme de protection, avec une visibilité assez longue pour que les industries se fortifient. En dehors de cela, une fraude assez importante existe, contre laquelle toute compétition est impossible.

L’un de vos actionnaires de référence, Jean-Louis Billon, serait bien placé pour porter ces revendications depuis qu’il est devenu ministre du Commerce…

Il s’est retiré de tous ses mandats dans le groupe au moment de sa nomination. Reste que favoriser le développement de l’agro-industrie va dans le sens de la croissance économique, et notre ancien président le sait.

Qui représente les intérêts de la famille Billon dans le groupe Sifca ?

Pierre Billon, son frère, a été nommé président du conseil d’administration. Alassane Doumbia, le fils d’Yves Lambelin, est le vice-président.

N’est-il pas compliqué pour le premier groupe privé du pays d’avoir un actionnaire ministre ?

C’est à lui qu’il faut poser la question.

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