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L’afrobeat bat encore

Dix ans tout juste après la mort de son créateur Fela, ce mouvement musical se porte comme un charme, bien au-delà des frontières du Nigeria. Il est même plus vivant que jamais.

Par - Jérôme
Mis à jour le 29 juillet 2007 à 01:00

Chaque mouvement musical a son chef de file. À l’instar de Bob Marley pour le reggae ou des Beatles pour le rock et la pop, Fela Kuti fut le créateur, l’initiateur et le leader incontesté du mouvement afrobeat, cette musique créée sur les bases mélodiques du funk et du jazz et posée sur des rythmes africains dont le but est d’amener à la transe. Après sa disparition le 2 août 1997 des suites du sida, il laisse son mouvement quasi orphelin tant il l’incarnait. Dix ans après, le mouvement n’a jamais vu autant de nouveaux groupes apparaître, et l’afrobeat connaît un nouvel essor grâce à une internationalisation du mouvement.
Femi Kuti, l’aîné des fils, lui-même saxophoniste, a su s’imposer en nouveau roi de l’afrobeat en cinq albums. La consécration internationale vient en 1999 avec l’extraordinaire opus Shoki Shoki. Il assume enfin sa filiation avec son père tout en se démarquant de lui par des compositions nettement plus courtes et surtout plus « pop ». Les radios le diffusent plus facilement, et certains DJs n’hésitent pas à remixer quelques-uns de ses titres pour les pistes de danse. Aujourd’hui, la quarantaine passée, il effectue un virage dans sa carrière et retourne aux racines même de l’afrobeat avec son dernier album Africa Shrine paru en 2004. Il n’hésite plus à reprendre certaines chansons de son père, lui rend aussi hommage à travers la superbe chanson « 97 » et, pour boucler la boucle, a rouvert le Shrine à Lagos, temple de l’afrobeat que Fela avait créé dans les années 1970.
L’autre artiste qui commence à s’imposer internationalement en tant que digne successeur de Fela n’est autre que le dernier de ses fils : Seun Kuti. Celui-ci a tout simplement repris les rênes du dernier groupe de son père, les Egypt 80, et puise largement dans son répertoire. Dès l’âge de 9 ans, il est pris « en formation » par Fela, qui n’hésite pas à le faire monter sur scène pour chauffer son public. Une initiation qui prend aujourd’hui tout son sens. Seun n’imite pas Fela, il est la réincarnation même du maître, que ce soit dans son style de chant ou dans sa manière de jouer du saxophone. Il ajoute cependant de nouvelles influences dans l’afrobeat tel que le rap pour le rendre plus attractif auprès de la nouvelle génération d’auditeurs. Son premier album devrait sortir en septembre 2007.

Autre artiste à avoir longuement côtoyé Fela, Tony Allen, le batteur des mythiques Africa 70, son premier groupe. Présent à ses côtés dès ses débuts et co-instigateur de l’afrobeat, Tony Allen est un musicien ouvert à toute forme de métissage musical. Leurs routes se séparent pourtant en 1979 lorsque ce batteur flamboyant décide de s’affranchir d’un Fela de plus en plus politisé. Après une première expérience de groupe où il assume moyennement son nouveau statut de leader, Tony Allen s’installe à Londres pendant deux ans, puis à Paris, ville qui lui donnera une multitude de sources d’inspiration. Il s’essaye à un style d’afrobeat électronique qui peine à convaincre au départ, mais, à la sortie de l’album Black Voices en 1999, il obtient la consécration et la reconnaissance du public. Il s’entoure de guitaristes blancs, réduit les cuivres au minimum (voire les supprime), bien que ces instruments soient un accompagnement essentiel de l’afrobeat. Allen devient alors aux yeux d’un public avisé le musicien le plus novateur dans son domaine, capable d’emmener son public dans des expériences auditives que lui seul peut créer. Une dernière preuve : à plus de 60 ans, il vient d’intégrer un nouveau groupe, The Good, the Bad and the Queen, en compagnie du leader de Blur et Gorillaz, Damon Albarn, et du bassiste Paul Simonon, ancien membre du groupe punk anglais The Clash.

King Sunny Ade, lui, propose un afrobeat aux sonorités plus classiques alliant musique traditionnelle yorouba et afrobeat moderne. Il a évolué en même temps que Fela mais n’a jamais joué avec lui. Il est aussi l’homme qui se bat dans son pays pour que les artistes touchent des droits d’auteur. Amateur de musique country, il essaie d’intégrer certains éléments de cette musique dans ses propres compositions. Il est aussi l’une des figures de proue du mouvement.
L’afrobeat, musique africaine, alors ? Pas si sûr, car une vraie révolution s’est produite ces dernières années. Le mouvement s’est internationalisé et certains groupes phares ne viennent plus du Nigeria, ni même du continent africain. Les nouvelles formations sont composées majoritairement de Blancs qui n’hésitent pas à bousculer les codes établis de l’afrobeat, initiative inimaginable il y a encore une quinzaine d’années. Antibalas Afrobeat Orchestra est certainement le cas le plus révélateur de cette évolution. Formé en 1998, ce combo new-yorkais (plusieurs musiciens issus d’univers différents se retrouvant sur un projet commun) formé de quatorze musiciens s’impose comme l’un des plus grands groupes du moment. Né sur les cendres du groupe The Daktaris, auteur d’un album génial, The Soul Explosion, aux compositions entraînantes et surtout entêtantes, les Antibalas proposent un afrobeat métissé de différentes influences musicales apportées par les membres du groupe (mêlé à de la soul américaine ou à des rythmes latinos, par exemple). Avec quatre albums à leur actif, dont le dernier, Security, est sorti en 2006, ils ont réussi à imposer leur style grâce à leurs très nombreuses performances scéniques qui impressionnent par la débauche d’énergie que ces musiciens déploient pour électriser leur public. À noter qu’ils ont été l’un des premiers groupes occidentaux à avoir été invités par Femi Kuti pour jouer au Shrine.

C’est un fait, la relève de l’afrobeat vient du Nord et principalement des États-Unis. La formation Kokolo Afrobeat Orchestra fait partie de cette nouvelle scène. On revient avec elle à un afrobeat plus traditionnel, mais marqué par des chants aux timbres très occidentaux. Les musiciens ont composé trois albums dont le plus récent, Love International, vient tout juste de sortir chez le label Freestyle. Eux aussi offrent des prestations scéniques généreuses. Ils mélangent tous les styles de musique, l’audace allant jusqu’à reprendre les Clash en afrobeat. L’Angleterre et sa communauté nigériane ne sont pas en reste. On peut ainsi citer Ayetoro. Funsho Ogundipe, le leader du groupe, et sa troupe qui explorent les contrées jazz et offrent une musique surprenante qui penche plus vers John Coltrane ou Miles Davis que vers Fela. Leur dernier album, Omo Obokun : The Afrobeat Chronicles Vol. 2, est paru en 2006 sur leur propre label, Ayetoro.
L’afrobeat n’est donc pas mort, il continue de vivre, de grandir, de s’émanciper au travers de nouvelles influences. Si les textes sont toujours aussi contestataires et politiques, la musique, elle, s’est affranchie des carcans que lui avait imposés son géniteur. Que cela soit par le biais du rap, du jazz, de la soul ou encore de la musique latino-américaine, cette musique que l’on croyait figée s’est entièrement restructurée, et l’apport de ses nouvelles influences en fait une valeur forte de la musique africaine et occidentale.