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Déclenchement de la guerre de Suez

A l’aube du 29 octobre 1956, les chars israéliens se lancent à l’assaut du Sinaï. Après avoir envahi la bande de Gaza et traversé allègrement la frontière égyptienne, les unités de Tsahal sont aux abords du canal de Suez, nationalisé depuis trois mois par le président Gamal Abdel Nasser, au grand dam de la Grande-Bretagne et de la France, jusque-là cogestionnaires de cette voie d’eau internationale. Le lendemain, Britanniques et Français appliquent à la lettre les autres dispositions d’un plan ultrasecret mis au point le 24 octobre à Sèvres, dans la banlieue parisienne, par le socialiste Guy Mollet, président du Conseil français, Selwyn Lloyd, secrétaire du Foreign Office, et David Ben Gourion, Premier ministre d’Israël, assisté de Moshe Dayan, son ministre de la Défense. Londres et Paris lancent un ultimatum au Caire et à Tel-Aviv, leur demandant de retirer leurs troupes de la zone du canal. L’État hébreu fait semblant d’acquiescer, mais, comme prévu, les Égyptiens opposent une fin de non-recevoir catégorique à ce « diktat colonial ».

« L’agression tripartite » prend alors toute son ampleur. Le 31 octobre, Britanniques et Français entament une vague de bombardements aériens contre les aérodromes égyptiens, tandis que leurs bâtiments de guerre, déployés sur la côte méditerranéenne du pays, pilonnent Port-Saïd et Ismaïliya. Les assaillants, qui ont aussitôt neutralisé l’armée égyptienne, essuieront d’importantes pertes face à la farouche résistance des habitants des deux villes. Nasser ordonne de couler quarante navires chargés de ciment dans le canal pour empêcher toute navigation. Mais, le 5 novembre, la région passe sous le contrôle des commandos parachutistes de la coalition franco-britannique. Le lendemain, les troupes se dirigent au sud vers Le Caire. Objectif : en finir avec Nasser.

Chacune des parties impliquées dans cette campagne avait ses comptes à régler avec le leader de la Révolution du 23 juillet (1952), qui a renversé une vieille monarchie corrompue et pro-occidentale. Deux semaines plus tôt, Ben Gourion avait déclaré que « le principal danger [pour l’État hébreu] provenait du dictateur égyptien qui domine les autres États arabes et ne se lasse pas de proclamer son intention de détruire Israël ». Les Britanniques, pour leur part, n’avaient pas digéré les ardeurs nationalistes du nouvel homme fort du Caire. Londres avait été contraint, le 18 juin 1956, d’évacuer ses derniers soldats déployés dans la zone du canal de Suez depuis 1882. Quant à la France, elle reprochait à Nasser d’héberger les chefs du Front de libération nationale algérien (FLN) et de fournir armes et munitions à l’insurrection.
Mais la principale raison de l’intervention militaire contre le raïs était la nationalisation du canal de Suez. Israël n’admettait pas la décision du Caire d’interdire à ses navires d’emprunter le passage, tandis que les cabinets britannique et français la considéraient comme un « acte inacceptable ». Long de 163 kilomètres, le canal reliant la ville de Port-Saïd, sur la Méditerranée, à Suez, sur la mer Rouge, fut creusé sous la direction du diplomate français Ferdinand de Lesseps. Après dix ans de travaux, qui avaient mobilisé un million et demi d’ouvriers égyptiens, il fut inauguré le 17 novembre 1869 en présence de l’impératrice Eugénie. La cérémonie fut à la mesure d’une uvre qui révolutionnait les communications maritimes internationales. Pour la première fois dans l’Histoire, les navires en provenance de l’Europe pouvaient atteindre l’Asie sans avoir à contourner l’Afrique par le cap de Bonne-Espérance. La concession qui devait, au bout de quatre-vingt-dix-neuf ans, revenir à l’État égyptien était contrôlée par la Compagnie universelle du canal maritime de Suez (CUCMS), sise à Paris. Au début de 1956, des capitaux français détenaient 56 % de la société, les 44 % restants appartenant au gouvernement de Sa Majesté. Les Britanniques contrôlaient militairement le pourtour de cette voie d’eau qui leur a longtemps permis d’abréger de 8 000 kilomètres la navigation entre Londres et ses colonies asiatiques. Les postes de direction étaient dévolus à des Européens. Les Égyptiens représentaient seulement 15 % des pilotes et 3 % des contremaîtres. Depuis 1875, Le Caire n’avait plus droit à la moindre part des bénéfices de la CUCMS. C’était, pourtant, l’une des sociétés les plus rentables au monde : chaque actionnaire doublait son investissement tous les huit ans.
Comme tous les patriotes égyptiens de son temps, Nasser supporte mal la perpétuation de cette situation. Mais depuis le coup d’État de 1952, il sait que Le Caire ne peut que ronger son frein. L’Égypte a besoin des financements occidentaux pour ses projets de développement. L’Amérique et la Grande-Bretagne ont promis d’accorder au pays des Pharaons deux lignes de crédit de 70 millions de dollars destinées à l’édification du grand barrage d’Assouan, auquel le raïs tient particulièrement. Mais la donne change complètement lorsque John Foster Dulles, le secrétaire d’État américain, annonce, le 19 juillet 1956, le retrait du financement américain, suivi par Londres et d’autres contributeurs. Nasser n’inspire plus confiance au camp occidental depuis qu’il est devenu, un an plus tôt, avec le Yougoslave Tito et l’Indien Nehru, l’un des fondateurs du Mouvement des non-alignés et qu’il a conclu, la même année, un important contrat d’armement avec la Tchécoslovaquie, alliée de l’Union soviétique.

Comme il n’a plus rien à espérer de ses partenaires occidentaux, le leader égyptien peut réaliser son rêve : reprendre le contrôle du canal. Le 26 juillet 1956, il est à Alexandrie, sa ville natale. Il doit y prononcer un discours très attendu. Il commence par fustiger le colonialisme : ?« La pauvreté n’est pas une honte, c’est l’exploitation des peuples qui en est une. » Au grand étonnement de son auditoire, le raïs cite quatorze fois le nom de « De Lesseps », avant d’annoncer, trente minutes plus tard, la grande nouvelle : « Au moment où je vous parle, vos frères égyptiens ont pris possession du canal de Suez et de ses biens. [] Ce canal fait partie de l’Égypte et appartient à l’Égypte. » « De Lesseps » était le mot de passe. Dès qu’ils l’ont entendu, une trentaine de collaborateurs du président ont investi les locaux de la CUCMS à Port-Saïd et à Ismaïliya. Nasser annonce que les recettes du canal seront consacrées au financement du haut barrage destiné à alimenter le pays en électricité domestique et industrielle.

Personne au Caire ne doutait que cette décision allait déclencher une grande crise internationale, mais on ne croyait pas non plus au retour de la vieille politique de la canonnière. Nasser voulait négocier. Il ne s’attendait pas à la guerre, malgré le lynchage médiatique dont il était victime à Londres, à Paris et à Tel-Aviv. Anthony Eden, le Premier ministre britannique, l’avait comparé à maintes reprises à Mussolini et à Hitler. Maintenant que les hostilités sont ouvertes, que le canal est réoccupé, le raïs sait que sa survie politique ne dépend plus de sa capacité à se défendre, mais de l’attitude de la communauté internationale. Il saisit l’ONU. Comme il fallait s’y attendre, le Conseil de sécurité est paralysé par le veto de Londres et de Paris. Mais l’Assemblée générale condamne « l’agression » et demande « l’arrêt immédiat des hostilités ». Le secours le plus décisif vient cependant des deux grandes superpuissances : l’URSS et les États-Unis. Moscou menace de riposter militairement : « le gouvernement soviétique est pleinement résolu à recourir à la force pour écraser les agresseurs et rétablir la paix en Orient », écrit, le 5 novembre, le maréchal Nikolaï Boulganine, président du Conseil des ministres soviétiques, à Guy Mollet et à Anthony Eden. Passifs jusque-là, les Américains montent au créneau. Le président Dwight Eisenhower n’hésite pas à exercer une forte pression politique et financière sur Londres pour l’obliger à revenir à la raison. Avec succès. Le 6 novembre, Eden ordonne un cessez-le-feu. Mollet, la mort dans l’âme, lui emboîte le pas.
Réunie le lendemain, l’Assemblée générale de l’ONU vote la résolution 377 prévoyant le déploiement dans la zone du canal d’une Force d’urgence des Nations unies (Funu). C’est la première mission des Casques bleus. La France et la Grande-Bretagne retirent leurs troupes en décembre. Israël attendra mars 1957. Défait militairement, Nasser sort politiquement vainqueur de cette crise. Son étoile brille plus que jamais dans le monde arabe et, au-delà, dans le Tiers Monde. Il a défié deux puissances coloniales et survécu à l’agression israélienne. Mais l’issue de cette guerre marque surtout l’éclipse définitive, au profit de Washington et de Moscou, de l’influence de Londres et de Paris au Moyen-Orient, le cur de leurs domaines impériaux. C’est le début de la fin de l’impérialisme européen dans la région.
Quant au canal, plus personne ne contestera son appartenance à l’Égypte. Aujourd’hui, 7 % du commerce international transite par cette voie d’eau. En 2005, les droits de passage ont rapporté au Caire 3,564 milliards de dollars. Ils représentent la troisième source de devises du pays, après le tourisme et les transferts de la diaspora.

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