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Cancer : la maladie silencieuse qui ronge le continent

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Cancer : la maladie silencieuse qui ronge le continent

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Société

Santé : face au cancer, l’union fait la force

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Mis à jour le 20 janvier 2012 à 17:25

S’il est du devoir des pays du Nord d’aider ceux du Sud à contrer le cancer, ils doivent aussi favoriser une coopération accrue entre Africains. Ce que fait, avec un certain succès, le Groupement franco-africain d’oncologie pédiatrique.

Impulser une dynamique, puis passer le relais. Telle est la raison d’être du Groupement franco-africain d’oncologie pédiatrique (GFAOP) depuis sa création, en octobre 2000. Tout est parti d’un triste constat : moins de 20 % des cancers de l’enfant sont guéris en Afrique subsaharienne, contre 75 % dans les pays développés, alors même que les cinq cancers qui touchent le plus fréquemment les enfants sont ceux pour lesquels il existe les traitements les plus efficaces… Ce qui a conduit le Dr Jean Lemerle, ancien chef du service d’oncopédiatrie à l’Institut Gustave-Roussy (IGR) de Villejuif, l’un des centres de référence français, à nouer des partenariats pour mettre en place un réseau d’unités pilotes (UP) d’oncologie pédiatrique, destiné à améliorer la prise en charge des cancers de l’enfant en Afrique et à mettre en place une base de données.

Au chevet des petits

Dans un an, la première « maison des parents » d’Afrique subsaharienne ouvrira ses portes, à Bamako, à proximité de la seule unité d’oncologie pédiatrique du Mali. « L’État malien a offert un terrain et une maison à proximité de l’hôpital Gabriel-Touré et le Maroc, à travers l’Association Lalla Salma contre le cancer, va financer sa réhabilitation et son équipement. Il s’agit de désengorger le service d’oncologie pédiatrique de l’hôpital en permettant aux parents accompagnants d’être hébergés et d’avoir accès aux commodités nécessaires », explique Débora Lolonga, coordinatrice du comité de soutien du Groupement franco-africain d’onconlogie pédiatrique (GFAOP), partenaire de ce projet initié et coordonné par le Club Unesco-Terre bleue et l’association de parents de Bamako, Aide aux enfants atteints du cancer au Mali (AEACM). L’objectif est surtout de fixer les « perdus de vue », comme les appelle le Pr. Boubacar Togo, co-responsable de l’unité, car « à défaut d’hébergement des parents, dans 18 % des cas, on est confronté à des abandons de traitements ». Avec une capacité d’accueil d’une vingtaine de chambres, environ 300 parents pourront être hébergées chaque année pendant les soins de leur enfant. F.R.

Cinq cibles

Après de premières implantations au Maghreb, le réseau s’est progressivement étendu aux pays francophones d’Afrique subsaharienne. Aujourd’hui, douze pays accueillent 17 UP, comptant entre 10 et 30 lits, dont 7 au Maghreb (2 à Alger, 1 à Casablanca, Rabat, Marrakech, Tunis et Nouakchott) et 10 en Afrique subsaharienne (1 à Abidjan, Dakar, Bamako, Ouagadougou, Lomé, Yaoundé, Lubumbashi, et 3 à Antananarivo). Le réseau est appelé à s’agrandir, le Gabon, le Bénin et le Niger, entre autres, étant sur les rangs.

Au Mali, par exemple, où il n’y a qu’un seul service spécialisé, de nombreux patients abandonnent…

« Il est aussi question de créer des antennes secondaires pour désengorger les capitales », précise Louis Omer-Decugis, président du comité de soutien du GFAOP. C’est le cas notamment au Sénégal et au Mali, où, comme le constate Lucienne Traoré, infirmière à l’UP de Bamako, « les malades viennent de loin, même de pays voisins comme la Côte d’Ivoire ou la Guinée ». À l’image de tant de parents, Fanta Diarra a ainsi parcouru près de 300 km pour que son fils de 4 ans puisse être pris en charge à l’hôpital Gabriel-Touré de Bamako. « Comme il n’y a qu’une seule unité dans le pays, de nombreux patients abandonnent, d’où la nécessité d’unités relais », explique M’Hamed Harif, directeur du CHU Mohammed-VI de Marrakech et président du GFAOP.

Dès l’origine, les oncopédiatres africains se sont associés à leurs homologues français pour adapter les protocoles internationaux aux réalités de leur pays. Leurs cinq cibles : le lymphome de Burkitt, la tumeur du rein, la leucémie aiguë lymphoblastique, la maladie de Hodgkin et le rétinoblastome, pour lequel un protocole GFAOP vient d’être mis en place. « Ces cinq maladies, qui représentent 70 % des cancers de l’enfant, sont faciles à traiter, avec de très bons pronostics de guérison », insiste Louis Omer-Decugis. De fait, sur 3 000 enfants traités en onze ans, le taux de survie varie entre 50 % et 80 % selon les pathologies.

« Progressivement, d’autres pathologies vont être abordées, mais nous nous heurtons encore à un problème de soutien logistique et de prise en charge », ajoute le Pr M’Hamed Harif. Si tous les enfants sont soignés sur le continent, leur suivi est assuré à travers des bases de données centralisées à l’IGR, de façon à étudier l’efficacité des traitements et les faire évoluer.

Au-delà des soins, la formation, totalement absente sur le terrain, représente le deuxième pilier du GFAOP. Le diplôme interuniversitaire d’oncopédiatrie créé par le Dr Jean Lemerle a permis à trente soignants, dont quatorze médecins spécialistes, de se perfectionner. « Chaque année, deux ou trois d’entre eux viennent se former à l’IGR, où ils sont salariés comme des internes », précise Louis Omer-Decugis.

Télémédecine

Pour étoffer le dispositif, une école africaine d’oncologie pédiatrique est en train de voir le jour. « Une formation intensive et courte a été organisée au Maroc en 2011, dans un premier temps, indique M’Hamed Harif. L’objectif cette année est de former 25 infirmières et 25 médecins. À terme, il faudra pouvoir développer des cours en Afrique subsaharienne, sous une forme itinérante, pour toucher beaucoup plus de monde. » Le GFAOP s’attelle aussi à développer la télémédecine, pour que les équipes puissent échanger sur un cas précis, ainsi qu’un outil de suivi des patients.

La force du réseau, outre ce partenariat entre l’IGR et les UP, est aussi d’être soutenu, sur le plan financier et logistique, par des associations et organismes du Nord comme du Sud (L’Avenir, l’Ordre de Malte, l’Académie nationale de médecine française…), et par des industriels (Sanofi-Aventis, Roche, Total, Carrefour, Siim…). Un modèle de réseau à suivre. Et à rejoindre.

Questions à Rachid Bekkali

Directeur exécutif de l’Association Lalla Salma de lutte contre le cancer (ALSC)

Jeune Afrique : Quelles sont les réalisations majeures de l’association depuis sa création en 2006 ?

Rachid Bekkali : La lutte contre le cancer ne peut réussir que si elle est globale (de la prévention aux soins palliatifs) et intégrée à un système de santé. Au Maroc, la donne a totalement changé avec la mise en place d’un plan national sur le long terme et la généralisation de l’accès aux soins. Désormais, 95 % des patients nécessiteux ont accès aux traitements de pointe grâce à l’ALSC et à ses partenaires. Nous devons encore renforcer les programmes de dépistage précoce pour les cancers du sein et du col de l’utérus, et institutionnaliser la lutte contre le tabagisme.

Comment évoluent les partenariats ?

Nous avons mis en place un partenariat de formation avec la Mauritanie. Au Mali, nous contribuons à la création d’une maison des parents et d’un nouveau centre d’oncologie pédiatrique, ainsi qu’à la mise en place d’un plan national. Nous avons des projets avec le Sénégal, le Gabon, la Côte d’Ivoire… On observe un intérêt de plus en plus marqué des pays pour la lutte contre le cancer. L’ALSC a créé une Alliance des ONG de la Méditerranée orientale. Reste à l’étendre à l’Afrique francophone.

Propos recueillis par Fanny Rey