Dossier

Cet article est issu du dossier «Les années Lansana Conté»

Voir tout le sommaire
Défense

Bruit et fureur dans les casernes

©

Fanfare, défilé de tous les corps d’armes, exhibition de l’armement lourd, feux d’artifice… L’armée guinéenne a marqué de son empreinte la cérémonie commémorant le 50e anniversaire de la Guinée. La demi-douzaine de chefs d’État ouest-africains invités a admiré des colonnes d’hommes disciplinés et appliqués. Une image de sérieux qui tranchait avec l’écho des nombreux remous dans les casernes de Conakry qui leur est épisodiquement parvenu.

L’armée guinéenne est en effet depuis quelques années en proie à des troubles récurrents, généralement motivés par des revendications corporatistes. Le dernier soulèvement en date a eu lieu au cours de la folle semaine du 26 mai 2008, quand une révolte partie du camp Alpha-Yaya, dans la banlieue reculée de la capitale, a secoué le pays cinq jours durant et fait planer le spectre du coup d’État. Bilan: des morts, principalement civiles, et d’importants dégâts matériels. Le calme n’est revenu qu’après le début du paiement des sommes que les mutins réclamaient, la libération de leurs camarades arrêtés lors d’une précédente révolte, en mai 2007, le limogeage du ministre
de la Défense, le général Mamadou Baïlo Diallo…

L’armée guinéenne, qui s ’est emparée du pouvoir le 3 avril 1984, quelques jours après le décèsd’Ahmed Sékou Touré, ne ressemble à aucune de ses homologues d’Afrique de l’Ouest. Elle a connu une histoire particulière depuis sa création le 1er novembre 1958. Constituée au début d’éléments ayant servi dans l’ancienne armée coloniale française – et appelés sur divers théâtres d’opération de la Seconde Guerre mondiale, puis en Indochine, en Algérie… –, elle a été abreuvée très tôt de la rhétorique de Sékou Touré sur le thème de la « défense de la révolution ».

En 1970, après avoir échappé à une tentative de coup d’État, le régime a créé une force parallèle, la milice nationale, qui lui a permis de contrôler étroitement les moindres faits et gestes de la troupe. Après s’être emparé du pouvoir, le colonel Lansana Conté a intégré la milice au sein des forces armées. Le nouvel homme fort de Guinée, devenu général, a continué à se faire appeler « général-président », même après avoir été obligé de démissionner de l’armée pour pouvoir se présenter à l’élection présidentielle de 1993. Sa cohabitation avec ses anciens frères a toutefois été ponctuée de heurts tout au long de ces vingt-quatre dernières années.

VRAIS FAUX COMPLOTS

Dès juillet 1985, Lansana Conté a échappé à une tentative de putsch orchestrée par le colonel Diarra Traoré, l’un de ceux avec qui il avait pris le pouvoir. La purge qui s’est ensuivie a emporté un grand nombre d’officiers supérieurs malinkés, issus de la même ethnie que Traoré. À partir de cet événement, les Soussous – groupe minoritaire auquel appartient le chef de l’État – ont été recrutés en masse.

En février 1996, Conté a connu la révolte militaire la plus menaçante pour son régime voire pour sa vie. Arguant de l’existence d’une double grille de salaire – la première établie par le ministère des Finances ; la seconde amendée par la hiérarchie à son profit –, la troupe s’est insurgée pour réclamer le différentiel, le fameux « bulletin rouge » dont elle estimait avoir été spoliée par ses chefs pendant plusieurs années. Deux jours durant, les soldats ont marché sur la ville, pilonné le Palais des nations où se trouvait Conté, et mis la main sur ce dernier, qu’ils ont convoyé manu militari au camp Alpha-Yaya, où il s’est engagé à satisfaire toutes leurs revendications.

La commission d’enquête mise en place a par la suite conclu à l’inexistence du « bulletin rouge », présenté comme le produit de rumeurs malveillantes destinées à déstabiliser le pays.

La Guinée est ensuite allée de mutineries en vrais faux complots déjoués, d’arrestations en procès de militaires… Pour remettre de l’ordre, le chef de l’État a donné un vigoureux coup de balai dans les casernes, le 4 novembre 2005. L’armée guinéenne n’avait jamais connu un tel chamboulement depuis sa création. Un dixième des effectifs a été mis à la retraite par décret présidentiel. D’un coup, 1 872 officiers, sousofficiers et soldats du rang sur environ 20000 hommes ont été radiés des cadres. Parmi eux, 2 généraux, 4 colonels, 10 lieutenants-colonels, 39 commandants et 39 capitaines. En même temps que le chef d’état-majorde l’armée de terre, le secrétaire général de la sécurité intérieure et l’inspecteur général des forces armées, nombre d’éléments « récalcitrants » ont été emportés par la vague. Tous ceux soupçonnés d’avoir été mêlés de près ou de loin au moindre trouble ont été de la fournée. Sans pour autant que soit enrayé le désordre dans les casernes.

RECRUTEMENT HASARDEUX

Et pour cause : une vraie crise de confiance s’est installée entre la base et le sommet de la hiérarchie. Presque tous anciens « tirailleurs sénégalais », les douze généraux, âgés, sont soupçonnés d’être corrompus et de verrouiller les rouages pour empêcher l’ascension des jeunes. Formés un peu partout à travers le monde, y compris dans  les prestigieuses écoles de Saint-Cyr et de Pittsburgh, les jeunes officiers, mal payés et tenus à l’écart des postes de commandement les plus intéressants, vivent un malaise de plus en plus perceptible.

À cette rupture entre générations s’ajoute un recrutement hasardeux. Aux grades inférieurs on trouve des soldats à la formation sommaire qui, en l’absence de débouchés, se sont placés sous les drapeaux pour y chercher un salaire garanti. « On recrute surtout des proches des hauts responsables qui sont aussi les premiers à profiter des promotions et des formations, confiait un jeune officier à Jeune Afrique en juin 2008. La hiérarchie ne pense pas aux plus méritants. Si l’on s’en tenait au règlement, aucune incorporation ne devrait être possible sans une enquête préalable de la gendarmerie. »

Résultat : l’armée a accueilli des éléments à la conduite imparfaite et à la moralité douteuse. Parmi eux, certains ont même été identifiés comme étant d’anciens « rebelles » qui ont fait le coup de feu à l’occasion des guerres civiles ayant secoué le Liberia, la Sierra Leone et la Côte d’Ivoire, voisins de la Guinée.

Ces éléments, souvent accusés d’indiscipline et d’inconduites diverses (trafics d’influence, voies de fait, rackets…), sont pour la plupart désoeuvrés, errant à travers les rues, l’arme en bandoulière. La capacité d’accueil des casernes a été atteinte depuis plusieurs décennies ; ce qui contraint nombre de soldats à vivre parmi les civils, presque livrés à eux-mêmes.

La coopération militaire tente vaille que vaille de corriger ces nombreuses dérives. Les unités d’élite sont formées à Kindia, la plus importante garnison du pays, par des instructeurs chinois. Les États-Unis ont formé les « rangers » affectés à la surveillance des frontières. La France apporte son assistance dans le domaine de l’administration et des transmissions.

Mais l’armée guinéenne a besoin de très profondes réformes pour devenir professionnelle et républicaine. Faute de quoi, comme le prédisent nombre d’observateurs qui s’interrogent sur l’après-Conté, une nouvelle immixtion des hommes en armes dans le jeu politique est inévitable.

Déjà 250 000 inscrits !
NEWSLETTER

Recevez chaque jour par email,
les actus Jeune Afrique à ne pas manquer !

Votre magazine JEUNE AFRIQUE

consultable sur smartphone, PC et tablette

Couverture

Profitez de tous nos contenus exclusifs en illimité !

Abonnez-vous à partir de 7,99€

Déjà abonné(e) ? Accédez au kiosque

Abonnez-vous à la version papier

Fermer

Je me connecte