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Colère en Outre-Mer

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Société

Tornade sur les Antilles

Confronté à la révolte des Guadeloupéens, puis des Martiniquais, contre la hausse des prix, le gouvernement tergiverse. Parce que l’état des finances publiques le contraint à la rigueur. Et parce qu’il craint la contagion dans les autres territoires d’outre-mer et jusqu’en métropole.

Par - Alain Faujas
Mis à jour le 24 février 2009 à 12:01

Depuis quatre semaines, la Guadeloupe se révolte contre la vie chère : grève générale, manifestations monstres, rideaux de fer des magasins baissés, stations-service fermées… Les Antillais – car la Martinique a fini par rejoindre sa sœur plus combative –  ne supportent plus d’être des Français « entièrement à part », selon le mot d’Aimé Césaire.

Le 13 février, ils hésitaient toujours entre l’envie de tout casser, parce qu’Yves Jégo, le secrétaire d’État à l’Outre-Mer, était, deux jours auparavant, revenu de Paris les mains vides pour ce qui concerne leurs salaires, et le besoin de croire que les deux médiateurs envoyés par le gouvernement allaient permettre de sortir de la crise.

 

Pourquoi ce coup de sang ?

Comme en Guyane, il y a quelques semaines, la population n’a pas supporté la hausse du prix des carburants. Estimant que la flambée du cours du pétrole n’explique pas tout, elle incrimine le monopole de la Société anonyme de la raffinerie des Antilles (Sara), filiale du groupe Total.

Très vite, les partis et les syndicats ont élargi le problème et posé la question du coût de la vie. Celui-ci est en effet supérieur de 30 % (et même 34 % s’agissant des produits de consommation courante, selon le quotidien France-Antilles) à celui de la métropole. Certes, la nécessité de presque tout importer et l’éloignement de la France pèsent lourdement, mais l’opinion est très remontée contre les huit familles de riches « békés » (descendants des colons), accusées de faire valser les étiquettes dans la grande distribution, qu’elles contrôlent.

Cette cherté semble structurelle, puisque les fonctionnaires en poste aux Antilles bénéficient d’une prime de vie chère équivalant à 40 % de leur salaire. Mais, pour les autochtones qui n’appartiennent pas à la fonction publique, l’inflation pèse d’autant plus lourd que près d’un quart d’entre eux sont au chômage et que les salaires sont inférieurs de 12 % à ceux de la métropole.

Les revendications matérielles se sont accompagnées de critiques visant l’exclusion dont souffrent les Antillais, qui n’occupent pas de postes à responsabilité dans le privé. Le souvenir de l’esclavage hante les îles et le sentiment d’aliénation est omniprésent.

 

Quelles revendications ?

Le collectif LKP (Liyannaj Kont Pwofitasyon, ou « contre l’exploitation outrancière »), dont l’Union générale des travailleurs de Guadeloupe (UGTG, 51,67 % des voix aux dernières élections prud’homales) est le fer de lance, a établi une liste de 149 demandes.

Y figurent, pêle-mêle : la baisse des prix du carburant et des produits de première nécessité, le contrôle des prix, l’augmentation des salaires, la priorité à l’embauche pour les Antillais, la revalorisation des retraites et des minima sociaux, la réduction du coût des transports, le développement territorial plus conforme aux traditions et aux valeurs antillaises, etc.

 

Lesquelles sont satisfaites ?

Le revenu de solidarité active (RSA) sera effectif en Guadeloupe dès 2009, avant la métropole. Les titulaires de l’allocation logement bénéficieront d’un allègement de leurs loyers. Les aides à la restauration scolaire seront revalorisées de 20 %. Le carburant devrait baisser de 6 centimes et les prix de cent produits de première nécessité devraient diminuer de 20 %. Les coûts bancaires (frais de tenue de compte, prélèvements) seront réduits. Une prime de 150 euros sera attribuée par la région à 128 000 foyers.

 

Sur quoi buttent les négociations ?

Le patronat local se dit prêt, dans les entreprises employant plus de vingt personnes, à concéder une augmentation de 200 euros par an aux salariés touchant moins de 1,6 fois le smic. Et une augmentation de 3 % aux mieux rémunérés, à négocier dans chaque entreprise. Coût : 108 millions d’euros.

En contrepartie, il demande à l’État d’alléger en proportion ses charges sociales, ou l’impôt sur les sociétés, ou la taxe professionnelle. La réponse du Premier ministre François Fillon est tombée le 10 février : c’est non. Pourquoi ? Parce que « l’État ne saurait se substituer aux partenaires sociaux dans les responsabilités qui leur reviennent ».

Le patronat est donc devant un dilemme. S’il accepte, comme il est tenté de le faire, l’augmentation salariale de 200 euros, il lui faudra augmenter ses produits de 8 %. Ce qui contribuera à relancer l’inflation locale (quand les marchandises sont destinées aux Antilles) et réduira la compétitivité des entreprises (quand elles sont destinées à l’exportation).

 

Pourquoi le gouvernement est-il aussi intransigeant ?

Parce qu’il refuse par principe d’intervenir dans les affaires des entreprises privées. Et qu’il veut à tout prix éviter un phénomène de contagion. Car le combat des Guadeloupéens est suivi avec attention par les Martiniquais, les Guyanais, les Réunionnais et même les Néocalédoniens, qui, les uns après les autres, mettent en place des collectifs et élaborent des cahiers de revendications.

Céder aux Guadeloupéens entraînerait à coup sûr une multiplication des manifestations et des demandes dans une période où les finances publiques sont malmenées par la crise économique mondiale. Et puis, qui sait si l’outre-mer ne pourrait pas donner des idées aux syndicats métropolitains, qui, pour combattre la récession, commencent à réclamer une hausse générale des salaires ?

 

Pourquoi les indépendantistes restent-ils silencieux ?

Les gouvernements successifs ont amélioré les conditions matérielles des Antillais et reconnu officiellement leurs organisations et leur langue, le créole. Mieux intégrés, ceux-ci se sont détournés des vieilles formations indépendantistes, comme l’UPLG, et ont refusé les affrontements violents comme les îles en ont connu dans les années 1960 et 1970. Les militants indépendantistes se sont donc regroupés autour de l’UGTG et attendent leur heure en attisant le mécontentement des salariés.

Au cours des manifestations, il n’a jamais été question d’indépendance ni même d’autonomie. Les slogans « nationalistes » sont demeurés sagement défensifs à l’image de la chanson des manifestants de Pointe-à-Pitre : « La Gwadloup sé tan nou, la Gwadloup sé pa ta yo. Yon peké fè sa yo vlé an péyi an nou ». Ce qui signifie : « La Guadeloupe nous appartient, elle ne leur appartient pas : ils ne feront pas ce qu’ils veulent dans notre pays. »