Culture

12 Years a Slave : un monde de fer et de sang

Le film (avec Lupita Nyong'o à dr.) sort en France le 22 janvier. © Mars Films

Récompensé par un Golden Globe, 12 Years a Slave est un film choc sur l'esclavage, réalisé par un cinéaste virtuose, Steve McQueen.

C’est un film dont on ressort groggy. Non pas tant parce que son sujet, le vécu de l’esclavage dans les plantations du sud des États-Unis au XIXe siècle, est des plus rudes. Ni parce que le parcours qu’il retrace, la descente aux enfers d’un homme à l’existence jusque-là paisible, est propre à émouvoir les plus blasés. Ni parce que l’acteur britannique d’origine nigériane qui joue le rôle principal, Chiwetel Ejiofor, paraît si authentique dans son interprétation qu’il est fort difficile de ne pas s’identifier à lui.

La raison principale de la puissance rare de 12 Years a Slave tient avant tout aux partis pris du réalisateur, Steve McQueen. En multipliant les scènes d’une intensité extraordinaire, cadrées de façon à figurer l’enfermement, truffées de gros plans interdisant tout recul, il a conçu ce long-métrage comme un coup de poing. Le spectateur a l’impression de découvrir et même d’éprouver "en direct" ce cauchemar qu’ont enduré les Noirs lors de la traite transatlantique. Ni mélodrame ni documentaire, 12 Years a Slave est un grand film d’un cinéaste virtuose, dont le style rappelle un peu celui d’Abdellatif Kechiche. Sa récompense ("meilleur film dramatique") le 13 janvier aux Golden Globes, antichambre des Oscars dont il est l’un des grands favoris, n’est assurément pas usurpée.


Les ancêtres de Steve McQueen étaient des esclaves venus du Ghana.
© Jordan Strauss / AP / Sipa

CAMÉRA À POIGNE

Le réalisateur britannique de 12 Years a Slave, 44 ans aujourd’hui, vivant désormais avec femme et enfants à Amsterdam, est considéré comme un cinéaste de premier plan depuis ses tout débuts sur le grand écran en 2008 avec Hunger, un récit choc très réaliste, presque insoutenable, de la grève de la faim fatale du militant de l’IRA Bobby Sands. Lauréat de la Caméra d’or récompensant le meilleur premier film à Cannes cette année-là, Steve McQueen a encore connu le succès en 2011 avec Shame, l’histoire d’un sex addict, prix de la critique internationale à la Mostra de Venise. Mais c’est d’abord comme artiste contemporain qu’il s’est fait connaître. Son style cinématographique en porte la trace. Photographe, sculpteur, auteur de nombreuses installations et oeuvres vidéo, il a été exposé dans de nombreuses galeries en Europe et outre-Atlantique ainsi que dans les plus grands musées du monde. Son intérêt pour les sujets sociétaux contemporains et les thèmes politiques date de son entrée sur la scène artistique, puisqu’il a été l’auteur de courts-métrages expérimentaux évoquant le retour de soldats américains de la guerre en Irak et la situation des travailleurs dans les mines d’or de l’Afrique du Sud postapartheid. Il n’y a donc rien d’étonnant à ce que Steve McQueen ait tenu à traiter de la question de l’esclavage. D’autant plus que sa famille est concernée. Celle-ci a vécu en effet jusqu’à récemment à la Grenade et le cinéaste a découvert, grâce à des recherches généalogiques, qu’il avait, du côté de sa mère, des ancêtres esclaves venus du Ghana.

Solomon Northup tente de garder autant que possible sa dignité

L’histoire presque incroyable qu’il raconte est pourtant vraie. Nous sommes au milieu du XIXe siècle, lorsque cohabitent dans l’Amérique du Nord d’avant Lincoln les États du Sud, où les Noirs sont considérés comme des sous-hommes, et les États du Nord, où ils sont déjà libres. Du moins s’il ne leur arrive pas ce qui a fait basculer en 1841 la vie de Solomon Northup. Ce musicien de 33 ans vivait plutôt bien avec sa femme et ses deux enfants près de New York, où son talent de violoniste commençait à être reconnu… quand il a été drogué à son insu et s’est réveillé dans un réduit obscur, enchaîné comme d’autres compagnons d’infortune. Enlevé pendant qu’il dormait, il a été cédé à bon prix par ses kidnappeurs blancs à un spécialiste de la récupération d’esclaves en fuite, avant d’être de nouveau vendu à un planteur.

>> Lire aussi : De l’esclavage à la Maison Blanche, ces films qui ont marqué l’histoire du cinéma

Le film permet de suivre le calvaire de Solomon. Ses protestations au début de sa captivité dans les plantations de Louisiane sont vaines et ne lui valent que mauvais traitements. Tout en courbant l’échine, détruisant même le violon qu’il avait réussi à obtenir, Solomon Northup tente cependant de garder autant que possible sa dignité. Notamment en établissant des rapports qu’on peut qualifier de véritablement humains avec qui il peut, c’est-à-dire essentiellement avec ceux qui, bien que pas toujours solidaires, partagent sa condition terrifiante. Parmi lesquels notamment des femmes captives, comme la belle et à l’occasion insolente Patsey, la plus productive des esclaves dans les champs. Qui finira pourtant par être sauvagement battue – une scène insoutenable – et qui est devenue l’objet sexuel de son maître.

Au bout de douze interminables années, Solomon Northup connaît enfin la délivrance, grâce à un miraculeux concours de circonstances. De retour dans sa famille, près de dix ans avant le début de la guerre de Sécession et bien avant l’abolition de la traite, l’ex-esclave démontrera à quel point il est resté envers et contre tout un homme debout.

Solomon Northup n’en restera pas là. Aidé par un petit éditeur l’année suivant sa libération, il racontera son histoire dans un livre. Portant précisément pour titre 12 Years a Slave, nourri d’une infinité de détails pour démontrer la véracité du récit, il fut une sorte de best-seller pour l’époque, avec, dit-on, 17 000 exemplaires vendus. L’ex-musicien poursuivra cette entreprise de dénonciation de l’esclavage à travers des conférences puis dans des salles de spectacle, allant jusqu’à interpréter son propre rôle sur scène dans une adaptation théâtrale de l’ouvrage, avec un certain succès. Jusqu’à la fin de sa vie ? Nul ne le sait car on a perdu sa trace au bout de quelques années. Et son livre, non réédité, a presque disparu de la circulation au cours du XXe siècle, oublié jusqu’à ce qu’il réapparaisse pour un petit public après avoir fait l’objet d’une étude universitaire. Et que la femme de Steve McQueen le découvre et en parle à ce dernier.

Une découverte qui tombait à pic puisque le réalisateur, qui avait déjà remarqué qu’"il y a eu plus de films sur l’esclavage sous les Romains que sous les Américains", selon ses propres termes, songeait à consacrer son prochain long-métrage à ce thème. Et il a trouvé ainsi "le" scénario qu’il recherchait. Il est certain en tout cas que si les films évoquant la traite sont relativement nombreux – depuis le très raciste Naissance d’une nation, de DW Griffith, en 1915, et même depuis l’apparition d’oeuvres critiques comme L’Esclave libre, de Raoul Walsh, en 1957, jusqu’aux récents Lincoln, de Spielberg, et Django Unchained, de Tarantino -, très rares sont les réalisateurs qui ont choisi d’adopter le point de vue de l’esclave, de surcroît à hauteur d’homme et sous une forme réaliste. Et c’est ce qui fait tout le prix de 12 Years a Slave. Un film dont on ne peut pas sortir indemne.

Lupita Nyong’o figure parmis les favorites pour l’Oscar de la meilleure actrice dans un second rôle.
© Jim Ruymen / Newscom / Sipa

Parce qu’elle le vaut bien

Bénéficiant du succès remporté par 12 Years a Slave dans de nombreux festivals autour du monde, Lupita Nyong’o, la jeune actrice kényane qui joue l’un des principaux rôles secondaires du film, celui de l’esclave Patsey, ne boude pas son plaisir quand elle peut fouler les tapis rouges. "J’adore. Au festival de Toronto, je portais une robe Prada et je n’oublierai jamais l’essayage. Je suis restée sans voix : la robe avait été créée pour moi !" À la cérémonie des Golden Globes, le 13 janvier, c’était en longue robe rouge Ralph Lauren qu’elle paradait, radieuse. Mais Lupita, certes comblée par cette première expérience devant la caméra et ses bénéfices secondaires, notamment un engagement comme égérie de la marque Miu Miu, n’est pas une femme futile. Elle sait ce qu’elle veut. Fille d’un homme politique qui siège au parlement à Nairobi, née en 1983 au Mexique, où son père était exilé, diplômée de l’école d’art dramatique de l’université Yale aux États-Unis, elle a décidé une fois pour toutes que son avenir s’inscrirait dans l’univers du septième art. Où elle a commencé par travailler comme assistante de production, notamment pour The Constant Gardener, le film très remarqué du Brésilien Fernando Meirelles réalisé au Kenya avec Ralph Fiennes et Rachel Weisz, d’après un célèbre roman de John Le Carré. Elle a ensuite réalisé un court-métrage très personnel, In My Genes. Avant de tenter sa chance pour devenir actrice en participant au casting du film de Steve McQueen. Qui l’a choisie, d’abord sur un essai vidéo, parmi plus de 1 000 candidates alors qu’il désespérait, peu avant le tournage, de trouver celle qui incarnerait le personnage : "Quand j’ai vu la tête de Lupita, je n’en revenais pas : elle était prodigieuse. Alors je l’ai rencontrée à La Nouvelle-Orléans et je l’ai engagée." Elle s’est identifiée sans difficulté excessive à cette jeune esclave "qui ne pouvait se payer le luxe de s’apitoyer sur son sort" et "devait toujours dépasser sa souffrance pour survivre". Nul doute que cet emploi, grâce auquel elle figure déjà parmi les favorites pour l’Oscar de la meilleure actrice dans un second rôle, ne sera pas le dernier devant la caméra.

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