Politique

France-Afrique 
À quand 
La rupture ?

Oubliées, les promesses d’en finir avec les turpitudes du passé ! Et tant pis pour les droits de l’homme… L’heure est à la Realpolitik : commerce avec le Maghreb et maintien d’une zone d’influence au sud du Sahara.

Par - Nathalie Gillet et Frédéric Lejeal
Mis à jour le 20 novembre 2008 à 14:09

Plus de 4 milliards d’euros en Algérie, 2 milliards au Maroc, 10 milliards, prétend-on, en Libye… Les annonces de contrats signés en grande pompe ont rythmé les relations France-Maghreb au cours de l’année 2007. Controversés pour leur côté fourre-tout, mélangeant contrats réels, simples promesses, reliquats de contrats précédemment conclus et investissements programmés, les chiffres accompagnent pourtant désormais chaque voyage présidentiel à la manière de performances sportives, faisant du président de la République le premier VRP de la France. Depuis son élection, en mai dernier, Nicolas Sarkozy a effectué plusieurs voyages officiels en Afrique du Nord (Algérie, Tunisie puis Libye en juillet, Égypte fin décembre), dont deux visites d’État (Maroc en octobre, Algérie en décembre). C’est qu’il s’agit de reprendre l’initiative dans cette zone traditionnelle d’influence. Une tâche moins aisée qu’il n’y paraît. Sur le plan commercial, il faut bien le dire, la France perd pied au Maghreb. Elle est encore le premier partenaire de ses anciennes colonies et compte 500 entreprises au Maroc, 250 en Algérie et plus de 1 100 en Tunisie. Mais sa part de marché diminue d’année en année au profit des pays asiatiques et de ses voisins européens. La France ne représente plus que 22 % des importations tunisiennes, devant l’Italie (18,6 %) et l’Allemagne (8 %), contre 25 % en 2003. Elle s’arrogeait 16,5 % du marché marocain en 2006, devant l’Espagne (11,6 %), l’Arabie saoudite (6,8 %) et l’Italie (6,5 %), contre 24 % en 2000. En Algérie aussi, la chute est visible, à 18,4 % en 2007, passant pour la première fois sous la barre des 20 %. « Même en valeur absolue, on sent un fléchissement », reconnaît un diplomate, qui souligne que le Maghreb est une zone sensible par sa géographie : « Quand il prospère, ce sont des points de croissance en plus pour la France. À l’inverse, si l’un des pays décroche, les conséquences sont immédiates tant les imbrications humaines sont fortes. » Mais plus que de politique maghrébine, c’est plus largement de politique méditerranéenne qu’il s’agit. « L’axe stratégique majeur de la diplomatie française sous l’ère Sarkozy, c’est l’Union pour la Méditerranée, appellation officielle depuis le 20 décembre », explique Hichem Ben Yaïche, chercheur en géopolitique et spécialiste de l’Euromed. Un nouveau « machin » ?

Devant les lenteurs du partenariat euroméditerranéen, freiné par les conflits régionaux et la problématique du respect des droits de l’homme, la France propose de laisser de côté les « questions qui fâchent ». L’Union pour la Méditerranée, défendue par Henri Guaino, conseiller spécial du président, mais surtout par Alain Leroy, la cheville ouvrière avec sa petite équipe du Quai d’Orsay, sera une union de projets autour d’intérêts communs : pollution de la Méditerranée, interconnexion électrique, accès à l’eau potable, éducation, recherche, régulation des flux migratoires, lutte contre le terrorisme, etc. Outre les pays riverains de la Méditerranée, le Portugal, la Jordanie et la Mauritanie constituent des membres naturels, soit 25 pays… Mais elle s’étendra à « tous ceux qui peuvent prouver une volonté forte et concrète de participer », insiste Alain Leroy. Financièrement, s’entend. Ça fait du monde… Le projet de rapprochement des deux rives de la Méditerranée, formellement lancé en 1995 sous le nom d’Euromed avec le processus de Barcelone, a franchi une étape décisive le 13 mars 2008, date de son adoption officielle par le Conseil européen. Paris entend profiter de sa présidence de l’Union européenne (UE) à partir de juillet 2008 pour organiser, du 13 au 14 juillet, un sommet réunissant les pays concernés et l’UE pour lancer officiellement cette nouvelle entité et sélectionner des projets. Mais certains voisins européens, notamment l’Allemagne, apprécient moyennement le nouveau style français, mené sans concertation. Selon le porte-parole allemand, Thomas Steg, « une union à l’intérieur de l’Union aurait un effet explosif incroyable, cela pourrait creuser les différences ­régionales ». La chancelière allemande, Angela Merkel, s’y est déclarée hostile, préférant l’intensification de la coopération actuelle. « Il s’agit de rajouter un étage supplémentaire, de donner une impulsion au processus de Barcelone, pas de le remplacer », insiste-t-on du côté français. « Il n’y aura pas de siphonnage des finances européennes », ajoute-t-on ­puisque la région ne manque pas de ressources (banques de développement, fonds d’investissement du Golfe). Quant à la perspective de sceller une Union avec des régimes critiqués pour leurs manques en matière de démocratisation et de promotion des droits de l’homme, comme la Libye ? « Nous n’allons tout de même pas nous empêcher de travailler avec les gens que nous avons en face sous prétexte que nous n’aimons pas leurs régimes politiques ! » affirme un diplomate. L’essentiel est donc de créer des solidarités et de reporter à plus tard les questions institutionnelles, à l’image des pères de l’Europe qui, en 1951, avaient commencé par créer la Communauté européenne du charbon et de l’acier (Ceca). Cette comparaison, reprise à loisir pas Nicolas Sarkozy, pose tout de même une question. Quel secteur fera office de charbon pour la Ceca méditerranéenne ?

L’énergie nucléaire civile, répond sans hésitation le président français en Algérie. Forte de ses 80 % d’électricité d’origine atomique, la France détient là une carte maîtresse, qu’elle entend pleinement jouer dans le monde arabe. Un accord de coopération a été signé avec la Libye, l’Algérie (comprenant, pour la première fois dans le monde arabe, un transfert de technologie) et les Émirats arabes unis (en vue de la vente de deux réacteurs nucléaires de troisième génération). « Si vous expliquez aux pays arabes qu’ils n’ont pas droit au nucléaire civil parce qu’ils sont arabes, vous donnez une prime extraordinaire à l’Iran », estime le président français. À travers ces accords, ce sont aussi les perspectives d’accès aux ressources en uranium que la France convoite. D’ailleurs, au Maroc, la compagnie Areva, leader mondial de l’énergie nucléaire, s’est entendue avec l’Office chérifien des phosphates pour explorer les gisements de phosphates susceptibles de contenir de l’uranium. En clair : la France offre aux pays pétroliers sa technologie nucléaire pour préparer l’après-pétrole et aux pays importateurs d’alléger leur facture énergétique. En échange, elle s’assure de nouveaux débouchés commerciaux et un approvisionnement en ressources énergétiques. Gaz de France, qui importe 15 % de son gaz d’Algérie, vient de prolonger jusqu’en 2019 son contrat de fourniture de 10 milliards de mètres cubes par an. Mais l’énergie n’est pas le seul axe stratégique : le contrôle des flux migratoires, auquel les pays nord-africains sont priés de s’associer, en est un autre. Le pays d’expérimentation par excellence du modèle Hortefeux d’immigration choisie, avec profilage des candidats à l’émigration et retour des clandestins, c’est le Maroc, premier bénéficiaire de l’aide française. En Algérie, quelques assouplissements dans l’attribution des visas ont été timidement consentis après les restrictions des années 1990 à 5 000 visas par an (contre 800 000 auparavant). Quant à l’éternelle question de la mémoire et du passé colonial, la stratégie Sarkozy est de se concentrer… sur l’avenir : « La Méditerranée n’est pas notre passé, elle est notre futur », déclarait-il récemment. « Parlons au Maroc nouveau, arrêtons avec la nostalgie… Nous n’avons aucun droit acquis au Maroc », a-t-il lâché en guise de commentaire à la suite de la vente ratée d’avions Rafale. L’impossible traité d’amitié avec l’Algérie est oublié au profit d’un accord de partenariat de dix ans, appelé « traité simplifié ». Allergique à l’idée de repentance, Sarkozy a pourtant franchi un pas inédit lors de son discours de Constantine, le 5 décembre 2007, en déclarant : « Le système colonial était injuste par nature et le système colonial ne pouvait être vécu autrement que comme une entreprise d’asservissement et d’exploitation. Ce qui compte, ce n’est pas ce qui a été pris hier, c’est ce qui sera donné demain. » Oubliée, la polémique du « côté positif de la colonisation ». Mais l’absence de regard serein sur son passé colonial persiste. Le style se veut cependant nouveau, éloigné des relations passionnelles et paternalistes de l’ère Chirac. « Mais tout se passe aujourd’hui à l’Élysée, le Quai d’Orsay n’est plus que le bras technique du pouvoir présidentiel », affirme le journaliste Hichem Ben Yaïche. Combien de temps ce pragmatisme décomplexé aura-t-il la cote ? Au plan national, la trop longue visite du colonel Kadhafi à Paris, du 10 au 15 décembre 2007, a plombé la popularité du président, qui, aux critiques lui reprochant les ventes d’armes à la Libye, répond par son éternel « j’assume » : « Va-t-on me reprocher de trouver du travail et des marchés pour les ouvriers français ? » « La France n’est pas qu’une balance commerciale », avait osé en décembre 2007 la secrétaire d’État aux Affaires étrangères et aux Droits de l’homme, Rama Yade. Calculée ou non, son intervention n’en reflète pas moins un malaise général devant ce qui ressemble davantage à de la « politique business ». Comment Nicolas Sarkozy éludera-t-il la question des droits de l’homme lors de ses prochains déplacements dans les pays arabes ?