Politique

Mélès Zenawi sur tous les fronts

Deuxième président de la république fédérale et démocratique d’Éthiopie depuis 1995, Girma Woldegiorgis a été réélu pour six ans, le 8 octobre 2007. L’événement n’a pas fait grand bruit. Et pour cause : la fonction présidentielle étant principalement honorifique, c’est toujours le Premier ministre Mélès Zenawi qui concentre l’essentiel des pouvoirs. Et ce, depuis la victoire des rebelles du Front démocratique révolutionnaire des peuples d’Éthiopie, en 1991. D’abord président par intérim, puis Premier ministre élu en 1995, 2000 et 2005, Mélès Zenawi entame en 2008 sa dix-septième année au pouvoir. Tigréen (Nord) de 53 ans, ancien étudiant en médecine passé au maquis en 1975 et diplômé en sciences économiques de l’université Erasmus des Pays-Bas, Zenawi a su remettre à flot et stabiliser un pays ravagé par la « terreur rouge » qui fit des centaines de milliers de morts. Autrefois cité parmi ces nouveaux dirigeants africains garants d’une certaine « renaissance » et convertis fort à-propos au libéralisme, il fut longtemps considéré d’un bon œil par les puissances occidentales.

Pourtant, depuis 2005, l’aura du héros a bien pâli. Mélès Zenawi et son parti s’accrochent au pouvoir et n’entendent pas qu’on le leur dispute. Le scrutin très controversé de 2005 a donné lieu à de nombreuses manifestations réprimées dans le sang. Bilan : près de deux cents morts et de nombreuses arrestations. En juillet 2007, 35 des 38 membres de l’opposition poursuivis pour « complot contre la Constitution » et « incitation à une rébellion armée » ont été condamnés à la réclusion à perpétuité. Parmi eux, Hailu Shawel, le chef du principal parti d’opposition (la Coalition pour l’unité et la démocratie), ainsi que le maire élu d’Addis-Abeba, Berhanu Nega. Quelques jours après ce très sévère verdict, les condamnés ont été graciés et libérés. Cette soudaine clémence a surpris, au point que certains ont pu y voir la main de Washington, très proche allié de l’Éthiopie. Mélès Zenawi s’en est défendu avec force : « L’Éthiopie n’est pas une république bananière dirigée depuis le Congrès américain. » Il n’empêche : entre les deux pays, les liens sont forts. Très forts. Considérant depuis le 11 septembre 2001 que l’Éthiopie représente un îlot de stabilité dans la Corne de l’Afrique, les États-Unis lui fournissent chaque année une importante aide militaire et humanitaire. Objectif : lutter contre le terrorisme islamiste. En 2007, Washington a ainsi accordé 200 millions d’euros à Addis-Abeba. Mais, début octobre 2007, la Chambre des représentants du congrès américain (à majorité démocrate) a fait passer un projet de loi conditionnant l’aide américaine à certaines améliorations en matière de démocratie et de droits de l’homme. Même si le président George W. Bush continue de clamer son indéfectible soutien à Mélès Zenawi, celui-ci n’est plus en odeur de sainteté. En cause : outre l’autoritarisme du régime, les conflits dans lesquels s’englue le pays, chez lui comme en Somalie ou face à l’Érythrée.

Le 24 avril 2007, le Front national de libération de l’Ogaden a lancé une attaque meurtrière contre un site pétrolier de l’est de l’Éthiopie opéré par la compagnie chinoise Zhongyuan, filiale de Sinopec. Soixante-quatorze personnes ont trouvé la mort durant le raid, qui se voulait un avertissement aux multinationales en activité dans une région privée de son « droit à l’autodétermination ». En retour, l’armée de Mélès Zenawi – qui est l’une des mieux équipées du continent – a mené une répression très violente dans la région concernée (Sud-Est frontalier avec la Somalie), appelée Ogaden par les autochtones. Selon divers témoignages, des villages auraient été brûlés, des femmes violées et des hommes torturés. Les activités de la Croix-Rouge et de Médecins sans frontières ont été suspendues, et les deux organisations n’ont pas été autorisées à se rendre dans la zone. Pour sa part, le gouvernement affirme qu’il n’existe pas la moindre preuve d’un quelconque débordement…

Non loin de l’Ogaden, l’armée éthiopienne est aussi impliquée dans un conflit qui pourrait, à la longue, se révéler désastreux. Le 24 décembre 2006, Zenawi a en effet engagé ses troupes en Somalie aux côtés du gouvernement fédéral de transition dirigé par Abdallah Youssouf Ahmed afin de renverser les Tribunaux islamiques au pouvoir à Mogadiscio. Ce fut rapidement chose faite – avec le soutien logistique des États-Unis, qui ont profité de l’occasion pour lancer des attaques « ciblées » contre des sites censés servir de refuge à des membres d’Al-Qaïda. Depuis, la situation tourne au cauchemar pour l’armée éthiopienne, attaquée en milieu urbain par des islamistes qui n’hésitent plus à recourir aux attaques suicides. Difficile pour Zenawi de se retirer – le gouvernement provisoire serait balayé en 48 heures. Et le secours ne viendra ni de l’Union africaine (seulement 1 600 soldats ougandais ont été déployés dans le cadre de l’opération Amisom) ni des Nations unies, qui ne veulent en aucun cas voir se répéter la catastrophique opération « Restore Hope » de 1993.

Empêtrée dans ces conflits, l’Éthiopie accuse l’Érythrée d’Issayas Afewerki de jeter de l’huile sur le feu. Selon Addis-Abeba, le voisin ennemi fournirait des armes non seulement aux « insurgés » somaliens mais aussi aux rebelles du Front national de libération de l’Ogaden et du Front de libération Oromo. Dans la région, l’Érythrée fait figure d’épouvantail, tant pour les Américains en lutte contre le terrorisme international que pour leur allié éthiopien. Et justifie bien des dérives, comme l’augmentation de plus de 16 % du budget de la Défense décidée en novembre 2007 – soit 36,5 millions d’euros supplémentaires. On en oublierait presque que l’Éthiopie refuse de se plier, depuis 2002, au tracé frontalier qu’elle a pourtant accepté. Addis-Abeba souhaite poursuivre le dialogue sur certains cas concrets de démarcation. Toute critique en la matière serait d’ailleurs malvenue : six diplomates norvégiens ont été expulsés du pays en août 2007 pour avoir « essayé de saper dans la durée les intérêts de l’Éthiopie » en intervenant sur ce dossier.

Face aux critiques, Mélès Zenawi ne manque jamais une occasion de souligner les bonnes performances économiques qu’enregistre l’Éthiopie depuis que son équipe est au pouvoir. Entre 2003 et 2007, un taux de croissance annuel de 10,7 % en moyenne, selon le FMI, place le pays bien au-dessus des 5,8 % observés pour l’ensemble de l’Afrique subsaharienne. La croissance éthiopienne pourrait néanmoins tomber à 7,5 % d’ici à 2010, tandis que la hausse du revenu par habitant, évaluée à environ 7 % par an, reste contrebalancée par une très forte inflation. En dépit d’une forte croissance des exportations, la balance commerciale a accusé un déficit de 3,6 millions de dollars en 2007 (dû en grande partie au renchérissement du prix du pétrole et des matières premières) et les réserves ne couvrent plus que deux mois d’importations.

L’économie du pays continue de reposer essentiellement sur la production agricole, soumise aux aléas climatiques. La principale ressource à l’exportation demeure le café. L’Éthiopie a d’ailleurs remporté une grande victoire sur le groupe américain Starbucks. Jusqu’au 21 juin dernier, Starbucks, dont l’Éthiopie assure 6 % des approvisionnements, utilisait les noms Sidamo, Yirgacheffe (Sud) et Harar (Est) sans en faire profiter les producteurs. Selon l’accord intervenu entre les deux parties, Starbucks vendra désormais ces spécialités « de manière à protéger les bénéfices du pays d’origine ». Outre son excellent café, l’Éthiopie exporte du thé, du khat, des épices et d’autres produits agricoles tels que fruits, légumes ou fleurs. L’horticulture est notamment en forte croissance : le secteur aurait rapporté en 2007 plus de 86 millions de dollars – soit cinq fois plus qu’en 2006.

Malgré ces bons chiffres, l’Éthiopie reste un pays où, chaque année, près de 3 millions de personnes ont besoin d’une assistance alimentaire. La faute, notamment, au manque d’infrastructures, secteur dans lequel d’énormes investissements ont été consentis. La construction de meilleures routes permettrait, par exemple, de relier les régions les plus productives à celles où les pénuries sont fréquentes. Depuis 2005 et les émeutes qui ont suivi les élections, les bailleurs de fonds – dont la Banque mondiale – ont réduit leur aide budgétaire directe. République fédérale divisée en régions « ethnolinguistiques », dotée d’une économie stable mais fragile, le pays peut-il se développer durablement en menant de front trois conflits interminables et coûteux ? 

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